La fuite pitoyable de Ben Ali sert désormais d’avertissement pour tous les autocrates de la région. Plutôt qu’intervenir publiquement comme l’a fait l’ex-président tunisien pour promettre des réformes mais sans changement de personnel politique – attisant à chacune de ses apparitions un peu plus la colère du peuple –, Hosni Moubarak s’est muré dans le silence tout en nommant un nouveau gouvernement. Mais cela ne sera pas suffisant. Cette mesure peut satisfaire l’armée, mais pas la rue. Et Washington a déjà prévenu que ce ne pouvait être qu’un début, même si la Maison-Blanche s’abstient jusqu’ici d’exiger le départ du président égyptien de peur de transformer le monde arabe en poudrière.

Défiant le couvre-feu, les manifestants continuent de demander la démission du raïs et de nouvelles élections. Maintenant qu’ils ont fait la démonstration de leur force, au prix d’une centaine de morts, la nomination de deux vieux généraux aux postes de premier ministre et de vice-président ne saurait répondre à leur aspiration au changement. Alors l’armée sera-t-elle avec ou contre la rue? Sera-t-elle républicaine ou loyaliste? C’est ce qui se joue en ce moment même dans les rues des grandes villes du pays. Pour répondre à la rue, les généraux devront très vite promettre un calendrier électoral et faire comprendre que la famille Moubarak se retire d’une façon ou d’une autre. Elle devra donc sacrifier Moubarak pour préserver le système dont elle est à nouveau le principal pilier et ainsi garantir la stabilité. Sa direction aura-t-elle cette clairvoyance? Rien ne l’assure. Les caciques du régime, la plupart âgés de plus de 70 ans, ont démontré leur totale cécité envers les aspirations d’une nouvelle génération d’Egyptiens. Le choix de l’ordre à tout prix risquerait alors de déboucher sur un scénario à la Tiananmen. C’est toutefois peu probable. Il semble au contraire que l’armée, sous la pression américaine, soit en train de privilégier la voie de la transition, celle du scénario tunisien. Celle dont l’Egypte a besoin.