En Egypte, le scénario du pire s’est mis en place. Et c’est l’armée qui l’a précipité. Le carnage de ce «mercredi noir» s’est soldé officiellement par plus d’un demi-millier de morts – le bilan final pourrait être plus élevé encore. En choisissant la méthode la plus brutale pour déloger les partisans du président déchu Mohamed Morsi – gaz lacrymogènes, blindés et snipers –, le général Abdel Fattah al-Sissi a tué toute possibilité de dialogue avec la principale force politique du pays. Aujourd’hui, les Frères musulmans ont leurs martyrs, un nouveau récit justifiant l’ère des représailles, les chrétiens faisant une nouvelle fois figure de bouc émissaire. Avec la police, chargée des basses besognes, les militaires ont basculé dans une logique de terreur pour mettre un terme à l’expérience islamiste. Dans ce Printemps des peuples et l’espoir qu’il a fait naître d’une société plurielle et plus ouverte, ce qui se joue en ce moment dans le plus grand pays arabe est tragique à plus d’un titre.

Les militaires ont pu se croire légitimés dans leur action par la «rue». C’est vrai, une large majorité d’Egyptiens aspire au retour à la sécurité et à la stabilité, condition d’une reprise économique. Le bras de fer engagé par les Frères musulmans était devenu intolérable aux yeux de beaucoup, à commencer par les forces progressistes et «laïques» aux origines de la révolution qui en sont venues à qualifier le pouvoir islamiste de fasciste, étiquette autrefois réservée à l’armée. Le coup d’Etat du 3 juillet dernier avait le soutien des principales autorités religieuses, des institutions judiciaires, de la plupart des partis politiques et de grandes figures comme le Prix Nobel de la paix Mohamed ElBaradei.

Abdel Fattah al-Sissi, le vrai maître du gouvernement intérimaire, avait promis de rendre au plus vite ce pouvoir aux civils par les urnes. En privilégiant une nouvelle fois la force à la loi, contre l’avis cette fois-ci de la communauté internationale et d’Al-Azhar, la plus haute instance religieuse du sunnisme, il est entré dans une logique qui n’a plus rien à voir avec les aspirations de la révolution mais beaucoup avec les méthodes du règne de Moubarak.

Les dirigeants des Frères musulmans partagent la responsabilité de ce désastre par l’intransigeance dont ils ont fait preuve à la tête d’un Etat qu’ils voulaient régir par la loi de dieu. Mais rien ne justifiait le massacre des partisans du mouvement, qui pourraient se transformer en acteurs d’une guerre civile. Mercredi, en Egypte, tout le monde était perdant.

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