Nouvelles frontières

En mars 2011, sur Tahrir, la foule scandait: «Chafiq démission!» Et l’ancien chef d’état-major de l’armée de l’air nommé au poste de premier ministre par Hosni Moubarak, juste avant sa chute, démissionnait. L’armée se proclamait gardienne de la révolution et promettait qu’elle n’aurait pas de candidat à la présidence. En mars 2011, dans son bureau de l’île de Roda, sur le Nil, Esam el-Erian, porte-parole des Frères musulmans, expliquait pourquoi la confrérie ne présenterait pas de candidat à la présidence: «L’heure est au consensus national. Nous sommes prêts à coopérer et à laisser de l’espace aux autres acteurs», disait-il.

Pour le second tour de la présidentielle, les 16 et 17 juin prochain, les Egyptiens auront le choix entre Ahmed Chafiq, candidat de l’armée, et Mohamed Morsi, candidat de Liberté et justice, le parti des Frères musulmans dirigé par Esam el-Erian. C’est leur choix puisqu’ils ont éliminé par les urnes tous les autres candidats qui auraient pu représenter une alternative. C’est un choix entre l’ordre ancien des casernes et l’ordre nouveau de la morale islamiste.

Etrange retournement de situation dans un pays dont les soubresauts depuis plus d’un an déjouent bien des pronostics. L’aspiration à la stabilité d’une large majorité des Egyptiens dans un pays exsangue sur le plan économique est compréhensible. Mais l’idée que l’armée puisse à nouveau placer un homme à la tête de l’Etat reviendrait à dire que la révolution n’était qu’une parenthèse, et que celle-ci se referme. A moins qu’il ne se soit agi, depuis le début, que d’une révolution de palais, l’armée se débarrassant d’un homme et de son clan, les Moubarak, devenus trop gênants, en s’appuyant sur la rue le temps d’une révolte populaire.

L’armée égyptienne n’a jamais été aussi forte. Sur le plan intérieur, le démantèlement des sinistres services de sécurité de l’ère Moubarak et le discrédit jeté sur la police lui ont assuré l’entière maîtrise de la sécurité de l’Etat. Aujourd’hui, le gouvernement intérimaire formé par le Conseil suprême des forces armées (CSFA) du maréchal Tantaoui contrôle le pays et l’agenda des réformes. Le parlement, dominé par les islamistes, est certes le fruit d’un vote démocratique. Mais il est sous la tutelle du CSFA, qui peut le dissoudre à tout moment. Quel que soit le président élu, l’armée s’assurera le maintien de son immunité, de son indépendance décisionnelle et financière, et conservera un rôle d’arbitre dans la vie politique. Son modèle est la Turquie: pas celle de la démocratie musulmane de l’AKP, mais celle des militaires.

L’élection présidentielle devait être l’occasion du transfert du pouvoir militaire à un pouvoir civil, l’aboutissement d’un processus révolutionnaire. Le CSFA s’y était engagé. Les dés sont toutefois pipés. Si l’islamiste Mohamed Morsi devait l’emporter, l’armée piloterait une refonte constitutionnelle limitant d’autant les prérogatives du chef de l’Etat. Réalistes, les Frères musulmans (qui contrôleraient alors le parlement et la présidence) devraient s’accommoder d’un partage du pouvoir, sans quoi le scénario d’un coup d’Etat – évoqué récemment par l’ancien chef du renseignement égyptien Omar Souleiman – serait à craindre. Paradoxalement, l’élection d’Ahmed Chafiq pourrait être le meilleur garant d’une évolution progressive vers un pouvoir civil. Rassurés que l’un des leurs dirige l’Etat, les généraux pourraient alors envisager plus sereinement un retrait de la vie politique.

Tout cela ne signifie pas que rien ne change en Egypte. L’annonce, jeudi, de la fin de l’état d’urgence imposé depuis 31 ans était l’une des principales revendications des manifestants de la place Tahrir. C’est la promesse d’un recul de l’arbitraire. De même, le procès d’Hosni Moubarak – dont le verdict doit être annoncé ce samedi – sera un signal positif s’il devait effectivement être condamné pour corruption et avoir fait tirer sur la foule des manifestants.

Mais qu’Ahmed Chafiq – accusé par les manifestants d’avoir piloté la fameuse bataille des chameaux au cœur du Caire – l’emporte ou non, les militaires seront d’une certaine manière les vainqueurs de ce scrutin.

Quel que soit le président élu, l’armée conservera un rôle d’arbitre dans la vie politique

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