L’économie coûtera-t-elle son poste au président Obama? Qui le sait exactement puisque, tous les quatre ans, la question de l’influence qu’aurait la conjoncture sur les électeurs revient sur le tapis. Que cet impact soit important, voire déterminant, paraît évident à chacun et pas seulement aux Etats-Unis. Mais tous les «whitehousologues» veulent en savoir plus, au point qu’il y a quelque 30 ans déjà, Ray Fair, professeur à Yale, a saisi son fusil économétrique pour tenter d’y voir plus clair. Or, son modèle a donné un résultat surprenant à première vue. Selon lui, le facteur influençant le plus le choix des électeurs est l’état de la conjoncture américaine non pas en novembre au moment du vote, mais au cours du printemps précédent.

Et, effectivement, les exemples historiques abondent dans ce sens. Ainsi, en 1948, l’année fut caractérisée par une très forte croissance du PIB au deuxième trimestre – +7,5% en rythme annuel – et par la réélection totalement inattendue d’Harry Truman que tout le monde, y compris l’institut de sondage Gallup, donnait battu, d’autant qu’en automne de cette même année l’économie américaine entrait en récession. Ce fut également une très bonne conjoncture printanière qui accompagna la réélection des présidents Eisenhower en 1956, Nixon en 1972, Reagan en 1984 et Clinton en 1996, ainsi que la victoire républicaine de Bush père en 1988. En revanche, le PIB fut stagnant, voire en net recul, lorsque le parti au pouvoir a perdu en 1952, en 1960 et en 1980. Cette règle n’est évidemment pas absolue, mais les exceptions sont relativement rares. On a parfois vu un changement de majorité alors que le printemps conjoncturel avait été brillant, mais c’était souvent parce qu’un autre thème dominait largement la campagne électorale: la contestation estudiantine et la guerre du Vietnam en 1968, le post-Watergate en 1976. Ce fut aussi le cas en 2000, année caractérisée par 8% de croissance du PIB au printemps, mais on sait maintenant que cette élection fort disputée aurait vraisemblablement dû revenir au vaincu.

Jamais, cependant, un président en fonction ou son parti n’ont remporté l’élection de novembre alors que la conjoncture américaine avait été mauvaise, voire simplement morose, au printemps précédent. Ceci, en apparence du moins, n’est pas de bon augure pour Barack Obama puisque la croissance américaine a ralenti le printemps dernier. En rythme annuel, en effet, le PIB américain s’est accru de 2% au premier et au troisième trimestre 2012, mais de 1,3% seulement au deuxième en raison d’une faiblesse temporaire, car liée à la montée des prix pétroliers, des ventes de voitures. Ces soubresauts ne devraient ainsi toutefois pas avoir d’influences majeures sur les électeurs, d’autant que le sous-emploi masculin vient de reculer, le taux de chômage des hommes de moins de 65 ans, mariés et vivant avec leur épouse ayant passé de 5,3 à 4,2% entre septembre 2011 et septembre 2012.

Pour les femmes, cependant, il n’en va pas de même. Si leurs emplois avaient semblé bien résister au début de la Grande Récession, sans doute parce qu’ils sont par nature peu liés au secteur du bâtiment qui fut le premier touché, leur situation s’est nettement dégradée dès la mi-2009 quand leur taux de chômage a doublé pour ne plus redescendre ensuite, ou seulement très marginalement, ces tout derniers mois. Et ceci, malgré le fait qu’environ 1,8 million de femmes âgées de 25 et 64 ans – c’est-à-dire hors de la période normale des études qui trouble toujours les chiffres du chômage et avant la retraite – se soient entre-temps retirées du marché du travail. Certes, c’est là une réaction normale en cas de récession, mais elle a été beaucoup plus violente cette fois-ci puisqu’elle a concerné 1,4% des femmes de cette classe d’âge, contre 0,4% seulement lors des contractions cycliques précédentes.

Conséquence logique de ce retrait, le taux de participation de la main-d’œuvre féminine – la proportion en % des femmes qui travaillent ou cherchent activement un job – a chuté. Un tel recul, qui avait d’ailleurs déjà commencé à se dessiner dès 2001-2002, est d’autant plus frappant outre-Atlantique que la participation des femmes à la production marchande y avait régulièrement et nettement augmenté durant la seconde partie du XXe siècle. Si seul un tiers des femmes travaillait juste après la Deuxième Guerre mondiale, cette proportion a culminé à 72% en l’an 2000 avant de stagner, puis – on l’a dit – de diminuer ces dernières années. Or, fait curieux à première vue, cette évolution concerne presque uniquement les 80 millions de femmes ayant reçu une éducation secondaire – de bac à bac +2, dirait-on en France –, alors qu’elle ne s’observe pas pour celles qui n’ont pas réussi à finir leur scolarité ou très marginalement pour les universitaires et assimilés.

Expliquer semblables mouvements est toujours délicat et soulève bien des controverses. Certains y voient un début de retour au foyer, d’autres, plus vraisemblablement, un manque de jobs idoines. Certaines femmes ne se voyant plus offrir assez de travaux d’exécution intelligente correspondants à leur éducation resteraient simplement à la maison car, étant mariées, elles peuvent refuser les jobs peu qualifiés et très mal rémunérés qui, eux, restent suffisamment disponibles et que les personnes non qualifiées sont prêtes, faute de mieux, à accepter. Ces jobs de niveau moyen manqueraient, mangés qu’ils seraient par l’informatique ou par la Chine, mais surtout par la très faible création d’emplois de tous types qui a caractérisé les Etats-Unis ces dix dernières années. Comme cette situation a continué de prévaloir sous l’administration Obama, elle pourrait pousser des voix féminines penchant habituellement du côté démocrate à voter pour un nouveau président ou un nouveau sénateur puisque, on l’oublie trop souvent, la répartition du Sénat qui sortira des urnes pourrait se révéler plus déterminante que le nom du futur locataire de la Maison-Blanche.

Alors, réponse mardi dans la nuit? Oui, si, toutefois, les atermoiements du dépouillement de 2000 ne se répètent pas.

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