Analyse

Pourquoi les électriciens sont dans la tempête

Les principaux résultats financiers des sociétés de la branche électrique suisse sont tombés. Fortement déficitaires pour certains ou montrant des progressions du bénéfice à deux chiffres pour d’autres, ils interviennent dans le contexte du tournant énergétique qui se situe au milieu du gué politique après les premières décisions du Conseil national.

Les cartes sont actuellement entièrement redistribuées dans un marché de l’électricité en voie de libéralisation mais qui reste en réalité fortement réglementé par les cantons et les communes, par ailleurs directement ou indirectement propriétaires majoritaires des groupes énergétiques.

L’ouverture totale du marché, déjà en place en Europe, n’interviendra en principe qu’en 2018 en Suisse, mais suscite déjà l’opposition d’une partie de ce secteur économique et de la gauche. Les entreprises électriques ne défendent en effet pas les mêmes intérêts selon qu’elles se trouvent au début ou à la fin de la chaîne de production et de distribution du courant. Les grandes différences de taille des quelque 600 opérateurs sur le petit marché suisse, de même que la forme juridique des sociétés en présence, rendent quasiment impossible un discours unique sur la meilleure manière de sortir du nucléaire, sur la promotion des énergies renouvelables et surtout sur la façon de rester concurrentiel dans un marché de gros bouleversé par une chute des prix.

Le phénomène est connu, mais sa brutalité et surtout sa longueur, qui se manifeste par des prix à terme sur le marché de l’électricité qui restent au plancher, ont surpris tous les acteurs de la branche. Deux phénomènes principaux expliquent cette inadéquation entre l’offre et la demande d’électricité en Europe. Le premier est général, soit une stagnation économique qui conduit à une sous-utilisation de l’outil de production industriel. Le second est la disparité des politiques de l’énergie des pays européens, qui s’est accélérée depuis l’accident nucléaire de Fukushima au printemps 2011.

L’Allemagne a mis en place une sortie rapide et fortement subventionnée du nucléaire, avec des aides aux nouvelles énergies renouvelables (éolien, photovoltaïque) qui atteignent 23 milliards d’euros par an. Elle s’accompagne d’un accès prioritaire de ces énergies au réseau. Lorsque le vent souffle fort en mer du Nord et que le soleil brille en Bavière, l’Allemagne devient donc soudain fortement exportatrice de courant à un prix très bas qui met hors course des installations traditionnelles, comme les centrales thermiques ou la production hydroélectrique.

La France, au contraire, poursuit sa stratégie énergétique axée sur le nucléaire tout en étant forcée par les objectifs de l’Union européenne (20% d’énergie renouvelable d’ici à 2020) de se tourner peu à peu aussi vers de nouvelles formes de production. Plusieurs parcs éoliens sont par exemple en projet au large de la Bretagne. La France, elle aussi exportatrice de courant, dispose d’un mix énergétique composé à 75% de nucléaire, alors que cette part se limite à 16% en Allemagne. Inversement, l’éolien est trois fois moins important en France qu’en Allemagne (3% contre 8,6%), alors que le photovoltaïque représente 5,8% en Allemagne contre 1% en France. Ces disparités, associées au prix de la tonne de CO2, ce droit de polluer maintenu à un prix bas (7 euros la tonne) pour des raisons de politique de croissance économique, ont contribué à déstabiliser le marché européen de l’électricité.

Depuis 2008, le prix d’achat de l’électricité de pointe, celle qui intéresse la Suisse car elle est souvent stockée dans les barrages hydroélectriques, est passé de 23 centimes d’euros le kWh à 4 centimes le kWh. «Dans certains cas, le prix de production est jusqu’à deux fois supérieur au prix du marché», constatait il y a quelques jours Pierre-Alain Urech, directeur général de Romande Energie, premier fournisseur d’électricité en Suisse romande.

Les prévisions d’évolution des prix de gros sur le marché européen ne sont pas à la hausse à moyen terme. Le principal indicateur, soit les achats à terme, indique une poursuite du mouvement à la baisse jusqu’en 2019 et une légère reprise dès cette date. Du coup, toutes les installations traditionnelles de production d’énergie, en particulier les barrages hydroélectriques et les centrales à gaz, perdent une grande partie de leur valeur. Une installation à gaz dernier cri dans le sud de l’Allemagne est par exemple à l’arrêt, concurrencée par l’éolien et des usines de production d’énergie électrique à bas prix à base de charbon ou de lignite.

Les grandes entreprises productrices d’électricité en Suisse ont accusé des pertes sensibles en 2014. Elles doivent soudain amortir des installations en chute de rentabilité. Alpiq, qui possède de nombreux barrages en Valais, a enregistré une lourde perte nette l’an dernier (902 millions de francs), due à la dépréciation d’actifs pour 1,17 milliard de francs. Le groupe zurichois Axpo, également tourné vers la production hydroélectrique à grande échelle, a dû faire de même. La société ne versera pas de dividende, après des corrections de valeurs d’un milliard de francs.

Et même des sociétés en fin de chaîne, économiquement très saines, comme Groupe E (Fribourg, Neuchâtel), doivent revoir totalement leur stratégie et quitter des domaines qui étaient jugés rentables il y a encore cinq ans. Groupe E a annoncé mercredi qu’il renonçait au projet de centrale à gaz à Cornaux car il ne voyait pas, à moyen terme, comment il pourrait être rentable sur la base des prix de vente de l’électricité en Europe. Globalement, il s’agit d’un renversement complet de la situation. Les entreprises qui engrangeaient de gros bénéfices il y a dix ou vingt ans, lorsque les contrats d’achat fixes de courant régissaient l’entier des rapports entre producteurs et distributeurs, sont aujourd’hui confrontées à de grandes difficultés, alors que les plus petites sociétés distributrices, proches des clients finaux, sont largement bénéficiaires. Les gagnants d’hier sont ainsi devenus les perdants d’aujourd’hui.

La Suisse doit oublier la transition énergétique fondée en partie sur les centrales thermiques à gaz

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