«Sentience», vous connaissez? A l’origine, le terme est anglais, mais il figure désormais dans le Larousse. Il désigne «la capacité, pour un être vivant, à ressentir les émotions, la douleur, le bien-être, et à percevoir de façon subjective son environnement et ses expériences de vie».

Sentience, c’est aussi le nom du mouvement qui a lancé l’initiative contre l’élevage intensif, sur laquelle le peuple suisse votera le 25 septembre prochain. Il veut inscrire dans la Constitution fédérale la protection de la dignité de l’animal en combattant tout élevage industriel uniquement axé sur la productivité. Si l’initiative est approuvée, tous les éleveurs devront produire selon le standard du label Bio.

Agir sur la demande

Si la démarche est louable, elle s’en prend à la mauvaise cible. Ce n’est pas le monde paysan qu’il faut contraindre à des méthodes plus respectueuses envers leurs animaux, mais bien les consommatrices et consommateurs que nous sommes toutes et tous qu’il faut sensibiliser à cet objectif. Or, force est de constater l’énorme décalage entre nos exigences et nos habitudes d’achat.

L’heure est à l’autocritique! Nous gaspillons entre 90 et 100 kg d’aliments par personne et par an en les jetant à la poubelle, ce qui est franchement choquant. De plus, en terribles enfants gâtés que nous sommes, nous ne consommons que les parties nobles d’un animal. Dernière incohérence: nous exigeons des produits bios alors que nous refusons d’en payer le prix, de sorte qu’une partie de la viande labellisée des paysans doit être déclassée.

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Des craintes fondées

Dans un tel contexte, il faut considérer les craintes de la grande majorité des paysans comme étant fondées. Si le prix de la viande indigène augmente, comme le souhaitent les initiants («manger moins, mais mieux»), les Suisses n’en achèteront probablement pas moins, car la consommation est restée assez stable ces vingt dernières années. Mais ils se reporteront sur des produits importés, dont il sera difficile – pour ne pas dire impossible – de vérifier la qualité, même s’ils sont labellisés Bio.

L’initiative a pourtant le mérite de poser une bonne question: est-il raisonnable que nous mangions en Suisse 50 kg de viande par an et par personne? Diététiciens, climatologues et éthiciens sont unanimes sur ce point: «C’est trop!» Mais là encore, c’est aux consommateurs qu’appartient la réponse. A nous de nous transformer enfin en «consommacteurs» responsables. Et les paysans, dont les produits ne seront plus déclassés, en seront les premiers heureux!

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