Editorial

Elie Wiesel, sa mémoire en legs

Elie Wiesel était plus qu’un témoin ou le porte-parole des déportés, il incarnait le devoir de mémoire. Il avait fait de cette quête le sujet central de sa vie et de ses livres

Il arpentait inlassablement le monde pour nous rappeler la nécessité de ne pas oublier les pages les plus noires du XXe siècle, celles qu’il avait vécues dans les camps d’Auschwitz et de Buchenwald, où ses parents et sa sœur cadette sont morts. Elie Wiesel ne nous tirera plus par la manche pour nous sortir d’une torpeur confortable et nous ramener à l’essentiel comme un aiguillon dans les consciences: l’Holocauste, le génocide khmer, la guerre en Bosnie et le génocide au Rwanda nous concernent tous, disait-il. Ce qui est arrivé doit être raconté et pensé afin d’éviter que l’Histoire ne se répète.

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Qui se souviendra désormais? Les rescapés de l’holocauste disparaissent un à un. Et Elie Wiesel était plus qu’un témoin ou le porte-parole des déportés, il incarnait le devoir de mémoire. Il avait fait de cette quête le sujet central de sa vie et de ses livres, dont il regrettait parfois qu’ils soient éclipsés par les épisodes d’une destinée exceptionnelle.

Il estimait que décrire les camps de la mort et raconter la Shoah tenaient de l’impossible, l’horreur étant indicible – «seuls ceux qui ont connu Auschwitz savent ce que c’était» –, mais il considérait qu’il fallait essayer sans cesse et malgré tout, car «oublier les morts serait les tuer une deuxième fois». Avec Elie Wiesel, le travail de mémoire allait au-delà de l’établissement des faits historiques. Il faisait parler les morts qui vivaient en lui et dont il était à lui seul le tombeau. Ce n’est pas pour avoir survécu à l’enfer et en avoir raconté les heures les plus tragiques qu’Elie Wiesel a reçu le Prix Nobel de la paix, mais pour avoir réveillé les consciences et ferraillé contre les ténèbres.

Elie Wiesel était ce phare qu’on ne remplace pas. Sa lumière nous manque, d’autant plus que les populismes et l’obscurantisme religieux et nationaliste, loin d’avoir été défaits, essaiment encore. Même le négationnisme perdure. Mais si le regard bienveillant et d’une infinie tristesse s’est éteint, ses livres demeurent, notamment les pages sublimes sur l’agonie de son père, à laquelle il assiste (La Nuit, Editions de Minuit) sans oser le réconforter de peur d’être torturé, une douleur qu’il n’a cessé d’expier.

A nous qui lui survivons et qui recevons sa mémoire en legs, il incombe de perpétuer une idée de la responsabilité collective face aux tragédies du monde.

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