Elle a côtoyé l’empereur Hirohito, donc. Reçu des centaines de chefs d’Etat. Adoubé douze premiers ministres, de Winston Churchill qu’elle adorait comme un père à David Cameron. Sauf catastrophe imprévue, ce mercredi, le 9 septembre 2015 vers 16h30 GMT, Elisabeth II d’Angleterre entamera son 23 227e jour de règne: soit 63 ans, 7 mois et 3 jours. Ça fait un de plus que son arrière-arrière-grand-mère, la reine-impératrice Victoria (1837-1901), et ce sera donc le règne le plus long de la monarchie britannique.

L’heure précise où elle battra le record de sa trisaïeule est impossible à déterminer, car on ne sait pas exactement à quel moment son règne a véritablement commencé. Son père, le roi George VI, est décédé dans son sommeil à une heure non déterminée, au milieu de la nuit, en 1952. Quoi qu’il en soit, à l’échelle mondiale, le record du règne le plus long est toujours détenu par le roi de Thaïlande, Bhumibol Adulyadej, âgé de 87 ans, qui est monté sur le trône en 1946.

«A vie, cela veut dire à vie»

Couronnée le 6 février 1952, la reine, selon ses proches, n’a absolument pas l’intention d’abdiquer en faveur de son fils aîné, le prince Charles. Agée de 89 ans, elle considère qu’il est de son devoir de rester jusqu’à sa mort sur le trône. A cette question, Buckingham a pour habitude de répondre: «A vie, cela veut dire à vie.» Donc «un règne exceptionnel à travers lequel elle a pu exposer son impressionnante garde-robe de chapeaux à découvrir, en images» dans une infographie animée intitulée «Chapeau bas Votre Majesté: 63 années de règne en 63 chapeaux». On la trouve dans le nouveau Soirmag + de Bruxelles, en téléchargement ici. Un petit jeu rigolo où, en cliquant sur le dessin des différents chapeaux, on accéde à la photographie photo originale qui a inspiré l’illustrateur.

Du coup, les médias nous lancent en pâture statistiques, chronologies et bruits de couloir à n’en plus finir. Europe 1, par exemple, nous gratifie des «20 choses que vous ne savez pas sur la reine». Parmi lesquelles une «titulature longue comme le bras»: «Elisabeth II, de son vrai nom Alexandra Mary de Windsor, n’est pas uniquement reine d’Angleterre. Elle est également monarque au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Jamaïque, en Barbade, aux Bahamas, en Grenade, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, aux îles Salomon, aux Tuvalu, à Sainte-Lucie, à Saint-Vincent-et-les-Grenadines, à Antigua-et-Barbuda, au Belize et à Saint-Christophe-et-Niévès. Il s’agit en fait des pays du Commonwealth, anciennes colonies du Royaume-Uni, soit 130 millions de sujets.»

Prochaine cible: le Roi-Soleil

Il n’y aura pas de festivités. «Par respect pour ses prédécesseurs», selon la correspondante de RTL à Londres. Car «fêter ce record, cela reviendrait à célébrer la mort de la reine Victoria»: impensable! Elle se réserve donc «pour ses 90 ans, le 21 avril prochain». En attendant, «Elisabeth II est bien la reine des records. Elle a déjà relevé un défi unique dans l’histoire de la royauté britannique: elle aura connu de son vivant six rois ou futurs rois. […] Le record à battre maintenant, c’est Louis XIV (72 ans de règne). Pour le Roi-Soleil, il y a encore huit ans et huit mois à enjamber, à cheval éventuellement. Ce sera en en mars 2023.»

En attendant, y a-t-il des critiques? Oui, il y en a. A commencer par celles, qui ont fait grand bruit, de l’historien David Starkey (70 ans). Lors d’une intervention radiophonique pour le moins provocante accordée à Radio Times, il a fait le bilan du règne de la monarque britannique en quelques phrases expéditives, comme celle-ci: «Elle n’a rien dit, rien fait, qui restera dans les mémoires», a dit ce professeur d’histoire de l’Université du Kent. «Elle n’a aucunement marqué son temps de son empreinte. […] Elle est montée sur le trône avec une seule idée en tête, maintenir la monarchie à tout prix. La reine Elisabeth n’a jamais perçu sa fonction comme grandiose, […] elle l’a conçue comme un travail monotone et banal.»

«Starkey se trompe»

Avec une telle attitude, pas de quoi tenir la comparaison avec la reine Victoria, qui avait beaucoup influencé le XIXe siècle, une période «à l’énergie illimitée» dont elle est devenue le principal symbole. Mais c’en est trop pour les vrais fans de la royauté. Sur Twitter, ils se sont emportés contre la dureté de l’historien. Les critiques l’accusent de simplement chercher à attirer l’attention sur lui. Un royaliste écrit: «Starkey se trompe. Si la reine Elisabeth est si populaire, c’est qu’elle est très neutre. Victoria s’engageait trop sur le plan politique.»

Pour Joanny Moulin, professeur de littératures anglophones à l’Université d’Aix-Marseille (F), interrogé par Migros Magazine, «la souveraine incarne la nation britannique comme personne»: «Elisabeth II a traversé le XXe siècle sans suivre les modes et les fluctuations idéologiques ou politiques. C’est remarquable. Elle a incarné comme personne la continuité de la nation. Elle a aussi joué un très grand rôle en tant que cheffe du Commonwealth où elle a su déjouer des tensions entre nations. Enfin, elle a osé sortir de sa fonction en laissant dire dans la presse qu’elle s’opposait à la politique raciale de Margaret Thatcher ou à l’engagement des troupes britanniques en Irak, voulu par Tony Blair.»

Chevallaz sacrilège

Et puis, comme on est en Suisse, rappelons comme le fait l’ATS dans une dépêche reprise un peu partout que la reine avait été accueillie par le Conseil fédéral in corpore à Zurich en avril 1980. «Alors que Sa Majesté termine la revue de la garde d’honneur et ne sait trop où se diriger», Georges-André Chevallaz, que l’on voit assis à ces côtés dans une photo alors publiée par le Journal de Genève, «la fait pivoter d’un brusque mouvement de la main. Geste sacrilège! Dans le grand Commonwealth, celui sur lequel le soleil ne se couchait jamais, on coupait des têtes pour moins que cela!» écrit alors L’Illustré.

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