Les historiens du futur estimeront peut-être que l’âge du politiquement correct, ouvert quelque part dans les années 1980, s’est achevé le 27 octobre 2016 vers 23 heures.

Ce soir-là, François Fillon, qui n’est même pas le troisième homme de la primaire de la droite française, est l’invité d’une émission politique de France 2. Invitée à conclure, Charline Vanhoenacker, humoriste-vedette de France Inter, où l’on considère les comiques comme les grands esprits de notre temps, arrache les gros rires des journalistes avec sa «main de fer dans un pot de rillettes».

Le chœur de grandes âmes

Mais c’est Fillon le Sarthois qui emporte l‘adhésion du public en déclarant courtoisement à l’amuseuse qu’elle n’a rien à faire là. Ce «blasphème contre l’infotainment», écrit Vincent Tremolets de Villers dans Le Figaro, lui vaut la reconnaissance de «la France des provinces, des parvis et des anciens usages».

Il faut dire que, dès qu’elle allume son poste, cette France se fait remonter les bretelles par un chœur de grandes âmes que leur position d’hégémonie culturelle habilite à édicter les normes de la bienséance.

Au peuple de «regagner la confiance du gouvernement»

Elle s’inquiète de l’islamisation des territoires perdus? Islamophobe, raciste! Elle rechigne à voir révolutionnées les règles de la filiation? Homophobe, réac, moisie, plouc! Esprits étroits, idées nauséabondes, rééduquez-moi tout ça. Après tout, susurre Jean-Michel Aphatie, membre éminent du clergé, on a beaucoup exagéré les vertus du suffrage universel. Comme le disait ironiquement Brecht, «le peuple devra travailler dur pour regagner la confiance du gouvernement».

Les mêmes historiens devront expliquer comment l’Occident si fier de ses libertés a pu, durant plusieurs décennies, instaurer un pesant régime d’interdits idéologiques. Certes, les pères fondateurs du politiquement correct pensaient œuvrer pour que plus jamais ça. Croyant faire disparaître les mauvais affects et délivrer l’humanité du Mal (et au passage du mâle), ils se sont mis en tête de policer notre langage.

Interdit de dire, obligatoire d’applaudir

De là, on passa promptement à la police des pensées, puis des arrière-pensées. Cependant, l’idée de génie fut d’interdire aux bons peuples de voir ce qu’ils voyaient, par exemple qu’ils devenaient culturellement minoritaires dans certaines parties de leurs chers et vieux pays – tout en les sommant de s’en émerveiller.

Il était interdit de dire, mais obligatoire d’applaudir. Ainsi vit-on des héritiers de Voltaire combattre farouchement pour que ceux dont ils ne partageaient pas les idées ne pussent pas les exprimer. La diversité était une valeur cardinale, sauf en matière d’opinions.

Ainsi ces peuples se sont-ils vus effacés des écrans-radar par une élite aux idées d’autant plus convenables que, protégée par d’invisibles frontières culturelles – comme celles des écoles privées qui protègent ses rejetons des conséquences désastreuses de sa passion égalitariste –, elle n’avait pas à les soumettre, ces idées, à l’épreuve du réel.

Les Guignols qui prétendent gouverner les âmes

Il n’est pas surprenant que ces peuples pètent un câble et se saisissent du premier gourdin à leur portée pour bastonner les Guignols qui prétendent gouverner leurs âmes. Après la victoire du Brexit et celle de Trump, les électeurs de droite français ont donc trouvé une malice bien à eux pour épater le bobo. Quoi qu’on pense de ces gourdins respectifs, la déconfiture de cette «gauche divine», expression de Baudrillard, est un spectacle dont on n’est pas encore lassé.

Confondant habilement hégémonie et majorité, les «mutins de Panurge», comme les baptisait pour sa part Philippe Muray, se targuent depuis longtemps d’être les résistants face au nouveau conformisme «populiste». Peut-être ont-ils vraiment perdu la partie. Espérons alors qu’on n’assistera pas au match-retour avec «les réacs» dans les habits des dominants. Il ne faut pas que la peur change de camp, il faut qu’on cesse d’avoir peur pour pouvoir penser.

Ce n’est pas une nouvelle doxa qui vaincra la doxa mais le pluralisme. Après quarante ans de glaciation intellectuelle, il est grand temps de réapprendre, comme le recommandait Montaigne, à «frotter notre cervelle contre celle d’austruy».


Elisabeth Lévy est journaliste, directrice du magazine Causeur et de causeur.fr.

Lire le point de vue opposé: Martine Brunschwig Graf: plutôt que la fin du politiquement correct, une victoire de l'idéologie du parler sans égard ni respect

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