L’opinion publique a célébré en grande pompe l’attribution surprise du prix Nobel au barde Bob Dylan, saluant ainsi le fait que la littérature ne se limite pas aux romans, essais ou poèmes au sens classique des termes.

Il y a de quoi se réjouir que tous les genres littéraires soient pris en compte, dans l’évaluation à haute valeur symbolique des jurés de la récompense suédoise. Et pourquoi pas, une fois également, me disais-je à cette occasion, le Nobel à une mystique? On peut toujours rêver. J’y pensais, dimanche 16 octobre 2016, quand le pape François déclarait sept nouveaux saints sur la Place Saint-Pierre à Rome, en une splendide liturgie fréquentée par des centaines de milliers de fidèles, au cœur de l’année du Jubilé de la miséricorde.

Jeune femme morte en 1906

Parmi eux, deux francophones: le premier saint martyr de la Révolution française, Salomon Leclercq, frères des écoles chrétiennes, arrêté, emprisonné et exécuté au couvent des Carmes de Paris, le 15 août 1792, pour avoir refusé de prêter serment de fidélité à la Constitution révolutionnaire et de renier sa foi au Christ. Il est enterré dans l’église carme de l’Institut catholique de Paris, où se rendent chaque année, pour des sessions et colloques internationaux, de nombreux catéchistes, théologiens et agents pastoraux de Suisse romande.

À côté du frère Salomon, également canonisée mi-octobre, une jeune femme morte en 1906 à 26 ans de la maladie d’Addison, une insuffisance surrénalienne, Élisabeth de la Trinité (née Élisabeth Cotez) du carmel de Dijon.

Adolescente colérique et intransigeante

Cette petite carmélite, adolescente colérique et intransigeante, puis transformée après avoir vécu une forte expérience spirituelle, appartient non seulement à la catégorie des prophètes de notre temps, mais s’inscrit aussi dans la ligne des grands poètes mystiques des Espagnols Jean de la Croix et Thérèse d’Avila.

Bien sûr, les médias officiels et les réseaux sociaux ont donné plus d’échos à la canonisation d’une autre Thérèse, l’humble mère de Calcutta, également à l’automne dernier, autour de laquelle bien des polémiques indues se sont élevées, parce qu’elle se préoccupait d’abord d’accompagner les personnes en fin de vie dans les mouroirs de la cité indienne, plutôt que de chercher à tout prix à les guérir, et parce qu’elle prônait la morale catholique à propos de l’avortement, de l’euthanasie et de l’assistance à la mort dans la dignité sans suicide.

Langue fascinante des mystiques

Mais au-delà des convictions chrétiennes d’Élisabeth, la puissante beauté de sa poésie mérite l’attention de tous. Car la langue fascinante des mystiques (le terme signifie «celui ou celle qui entretient une relation intérieure profonde avec Dieu» – nous sommes donc tous appelés à être «mystiques») est par nature poétique et allusive, puisqu’elle cherche à désigner celui qui excède tout langage.

Élisabeth doit son nom de religieuse au fait qu’elle a écrit d’une traite, sans rature (on a conservé son manuscrit), sans doute l’une des plus belles prières dédiées au mystère central de la tradition chrétienne, la Trinité du Dieu unique en trois personnes, Père, Fils et Esprit Saint, mystère qui distingue le christianisme des autres monothéismes tels le judaïsme et l’islam.

«Ô mon Dieu, Trinité que j’adore, aide-moi à m’oublier entièrement pour m’établir en toi, immobile et paisible comme si déjà mon âme était dans l’éternité. Pacifie mon âme, fais-en ton ciel, ta demeure aimée et le lieu de ton repos […]. Ô mes trois, mon tout, ma béatitude, solitude infinie, ensevelis-toi en moi pour que je m’ensevelisse en toi, en attendant d’aller contempler en ta lumière l’abîme de tes grandeurs» (21 novembre 1904).

Que voilà un poème susceptible de servir de point de départ pour une «méditation de pleine conscience» au service du «développement personnel»!


François-Xavier Amherdt, abbé, professeur de théologie à l’Université de Fribourg

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