Internet est entré en démocratie comme il le fit en économie il y a 5 ans, avec la naissance d'une infosphère qui va permettre à chaque être humain d'interagir avec l'autre où qu'il se trouve dans sa région, son pays et dans le monde. En Israël le mois dernier, les candidats au poste de premier ministre, Ariel Sharon et Ehud Barak, ont pleinement utilisé les ressources du Net pour

faire passer leurs messages de campagne et interagir avec leurs partisans alors que la loi limite leurs temps de télévision. Internet a démontré ainsi sa véritable maturité politique comme il l'a déjà démontrée pour les présidentielles américaines.

La campagne américaine 2000 a fait de l'usage du Web une arme politique. Ce sont plus de 100 000 à 200 000 visiteurs hebdomadaires qui se sont bousculés sur les sites de Gore ou de Bush, des chiffres de fréquentation bien supérieurs au nombre de personnes qui pourraient remplir des salles de meeting pendant la même période de campagne.

Que ce soit pour lever des fonds ou stimuler le bénévolat, chaque aspect de la campagne aura été amplifié par l'usage du Net. Phil Noble, éminent lobbyiste et animateur du site PoliticsOnline confirme: «Ces élections 2000 ont été à Internet ce que 1960 fut à la télévision, le début du changement. Ce n'est qu'en analysant rétroactivement que l'on se dira: ha, ha, voilà quand tout a commencé!»

Gore avait immédiatement pris le leadership, son site fut le premier à utiliser la vidéo, les forums en ligne, le recrutement, le financement. Bush, lui, est parti de rien mais il a très vite rattrapé son retard et il a gagné la bataille du Web en bout de course.

Quelle que fut l'efficacité de leurs sites, les candidats ont pu lever plus de 20% de leurs fonds directement sur le Web auprès des particuliers. Mac Cain fut le plus efficace en levant plus de 6 millions de dollars.

Les politiques doivent ainsi s'attendre à un grand bouleversement dans leurs approches des électeurs, ceux-ci sont maintenant accessibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept et ils peuvent devenir, dans le monde virtuel, de véritables acteurs de leur campagne. Nous ne sommes que dans la première décennie d'une période de changement dans les processus démocratiques qui durera sans doute un demi-siècle.

En mars 2000, le Parti démocrate américain a décidé d'utiliser Internet comme moyen de relancer la participation à des élections primaires de moins en moins fréquentées. Ce fut la première fois au monde qu'une élection publique officielle utilisait ce moyen, en l'occurrence pour départager les candidats à l'investiture, Al Gore, Bill Bradley et Heather Harder en Arizona. Les opérations étaient entièrement organisées par election.com.

Les deux cents tentatives de hackers ont toutes échoué. Les hackers prenaient d'ailleurs un sérieux risque, puisqu'une peine de deux à cinq ans de prison ferme est prévue dans le code électoral pour ce genre de délit.

Le vote sur Internet, à domicile, ajouté à celui des bureaux de vote, a permis de multiplier par sept la participation des électeurs. Les 18-55 ans ont voté à plus de 70% sur le Net.

Cette approche quantitative d'un nouveau moyen de vote a donc été doublée d'une approche qualitative liée à la grande richesse d'information électorale dont les électeurs américains ont pu bénéficier durant toute la campagne des primaires sur le Web.

Les votes d'assemblées générales d'actionnaires par le Net existent déjà depuis plusieurs années aux Etats-Unis, où ce moyen a progressivement supplanté le vote par correspondance ou le vote sur le lieu même de l'assemblée. Il est d'une grande simplicité et ne nécessite aucune connaissance particulière en matière informatique. C'est ainsi que plus de 40% des actionnaires votent en ligne aux Etats-Unis.

L'utilisation d'Internet permet non seulement d'organiser des votes à un coût beaucoup plus faible, mais la réduction du nombre de bulletins papier contribue à réduire fortement les frais par rapport à une opération de vote traditionnelle. On obtient d'autre part des résultats incontestables dès la fin des opérations de vote.

La sécurité du vote est évidemment essentielle, le principe d'une démocratie étant de garantir un vote secret et unique (un homme, une voix). Le projet de loi de la Belgique sur le vote par Internet spécifie les contraintes auxquelles les organisateurs d'un tel vote doivent se soumettre:

– Assurer sa validité, au niveau de la sécurité, la confidentialité et le contrôle de la donnée transmise.

– Garantir son caractère démocratique, c'est-à-dire que l'électeur est bien unique et est bien celui qu'il prétend être (voir la directive européenne sur la signature électronique et les législations de plusieurs pays européens).

– Protéger la confidentialité du vote: personne ne doit pouvoir intercepter le vote lors de la transmission du message électoral (mode transactionnel). Il ne doit pas être possible de «prendre en otage» (hijacking) les messages.

– Pouvoir contrôler le vote, c'est-à-dire pouvoir effectuer des vérifications, pour s'assurer par exemple que le nombre de votes émis et le nombre de votants sont bien les mêmes.

L'authentification de l'électeur est bien évidemment primordiale et diverses techniques sont actuellement utilisées:

– Le code PIN envoyé sous enveloppe scellée à l'adresse de l'électeur avec son «matériel» de vote qui identifie l'électeur formellement avec ensuite un chiffrement SSL à 128 bits de la session en cours.

– Le «I-token» à connecter sur le port USB du PC avec une technologie DES classique de chiffrement.

– La «smartcard» ou carte d'électeur à puce, à livrer avec son lecteur et à enficher sur un port USB ou autre.

Ces deux dernières techniques sont compatibles avec l'usage de la signature électronique.

La délivrance de cette signature à chaque citoyen s'inscrit dans un schéma plus global de démocratisation d'Internet et constituera sans aucun doute un moyen de contrôle de l'existence bien réelle de l'électeur ainsi que de son appartenance à la bonne circonscription de vote. La fraude électorale, encore trop présente dans nos démocraties modernes, se trouverait donc réduite à néant grâce à l'usage des technologies de sécurisation d'Internet.

La Conférence des secrétaires des Etats américains (NASS) qui vient de se terminer confirme son intérêt pour le e-vote. Ainsi en matière d'outils d'élections, on doit maintenant parler de l'avant-Floride et de l'après-Floride: la Cour suprême a invalidé les systèmes en place de plus de 3000 comtés sur les 3500 qui constituent l'ensemble des Etats-Unis et a décidé leur remplacement d'ici à novembre 2002.

Election.com a géré un vote public et légal sur Internet qui a été testé pour supporter 400 millions de transactions de vote sur une seule journée électorale. Le système, qui répond aux mêmes contraintes que celles des grands systèmes bancaires, est prêt pour le prochain défi démocratique de ce début de siècle, le vote des 250 millions d'électeurs de l'Union européenne. Un premier test aura lieu pour l'élection en novembre 2001 du Conseil des étudiants européens, où 25 millions d'étudiants des quinze Etats de l'Union seront appelés à voter sur Internet (www.eu-studentvote.org). Au même moment, l'Etat de Genève expérimentera le «e-vote».

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.