Opinion

Éloge de la fragilité à l'ère de l'Homme augmenté

A l’ère de l’Homme augmenté, nous assistons à une individualisation des responsabilités et à une diminution de la solidarité entre individus. Pourtant, ce qui fait la force de l’humanité, c’est sa capacité à coopérer, estime Johann Roduit, du Centre d’Humanités Médicales de l’Université de Zurich

Le culte de l’Homme fort a refait son apparition dans nos sociétés. Sous différentes formes: homme politique, chef militaire, ou survivaliste autonome, l’Homme fort est au-devant de la scène. Pourtant, l’Homme fort se voit confronté à meilleur, à plus fort que lui: l’Homme augmenté. Face à ce dernier, il redevient fragile comme chacun d’entre nous. Prendre conscience de cette fragilité partagée, loin d’être un problème, est une opportunité formidable pour repenser nos sociétés en termes de solidarité. L’adage «l’union fait la force» n’a jamais été aussi vrai qu’en ces temps où la technologie est de plus en plus souvent pressentie pour pallier nos faiblesses biologiques.

A l’ère de la santé totale, que sommes-nous?

A l’ère de l’Homme augmenté, des techniques d’amélioration de nos capacités physiques et intellectuelles, de la médecine digitale, de la médecine prédictive, et de l’intelligence artificielle, nous allons être de plus en plus souvent considérés comme imparfaits ou dysfonctionnels. Nous devenons des patients qui s’ignorent, parce que la fragilité inhérente à notre statut d’organisme vivant – donc mortel et perfectible – devient une «maladie» à soigner. En définissant la santé comme «un état de complet bien-être physique, mental et social, et […] pas seulement […] une absence de maladie ou d’infirmité», l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) participe (peut-être sans le vouloir) à la mise en place d’un contexte social particulier dans lequel nous aurons bientôt tous besoin d’améliorer technologiquement cette machine perfectible qu’est notre corps, afin de tendre vers une sorte de «santé totale».

Pour pallier nos fragilités, la technologie?

L’être humain est fragile. Certains estiment qu’une façon efficace de dépasser cette fragilité est d’augmenter technologiquement nos capacités biologiques ou psychiques. Certains suggèrent même de fusionner avec la machine pour rester compétitifs. Cette possibilité paraît attractive, car en plus de rendre plus «forts» ceux qui auraient recours à ces transformations technologiques, elle permettrait de gommer certaines inégalités, de mettre les individus à des niveaux de performances similaires. Cependant, la course à l’augmentation technologique de l’être humain est une course sans fin. On voudra toujours plus.

Et la solidarité, dans tout cela?

Une alternative à ces améliorations technologiques existe: prendre conscience de notre fragilité commune pourrait bien nous conduire à repenser notre besoin d’être solidaire les uns avec les autres. Nous pourrions utiliser la conscience de notre fragilité partagée pour nous unir. Penser à l’humain technologiquement augmenté n’est qu’un miroir déformé de notre fragilité, une chimère qui nous rassure, qui nous fait croire que nous trouverons une solution à notre fragilité et à notre finitude au travers de la technologie.

Paradoxalement, le peu de technologie améliorative que nous utilisons renforce déjà la conscience de notre fragilité. On s’énerve de ne pas recevoir immédiatement quittance suite à l’envoi de nos sms, se promener dans une ville inconnue sans pouvoir utiliser l’application GPS de son téléphone portable devient une angoisse, et on s’agace de ne pas avoir de réseau en montagne pour pouvoir consulter la météo. Les technologies amélioratives que nous utilisons déjà nous rappellent continuellement que l’humain est un être fragile et que cette fragilité ne disparaîtra pas.

La capacité de coopérer, une force

Pour certains, seul les plus forts physiquement ou mentalement, pourraient survivre dans un nouveau monde qui serait en train de se créer. Les personnes malades, de même que celles souffrant d’un handicap, devraient s’effacer pour ne pas être un fardeau. Pourtant, notre plus grande force est d’empêcher qui que ce soit de devoir s’effacer. Aider l’autre dans sa fragilité, c’est également prendre conscience de sa propre fragilité. Dans son fameux ouvrage Sapiens, une brève histoire de l’humanité, l’historien Yuval Noah Harari nous rappelle que notre fragilité d’être humain est largement compensée par notre capacité à coopérer les uns avec les autres. C’est d’ailleurs, selon lui, ce qui a permis à notre espèce de prospérer.

Homme augmenté et solidarité

A l’ère de l’Homme augmenté, nous assistons à une individualisation des responsabilités et à une diminution de la solidarité entre individus. On attend ainsi par exemple que chacun calcule le nombre de pas effectués par jour, qu’il détermine le nombre exact de calories consommées en vingt-quatre heures ou encore qu’il vérifie la qualité de son sommeil. On attend également que les données ainsi générées soient rendues publiques comme un moyen de contrôle permettant, par exemple, de «pénaliser financièrement par des augmentations de primes d’assurance maladie les individus inactifs qui ne répondent pas aux attentes sanitaires et sociales» (Vincent Menuz, dans le Huffington Post). Ce qu’on oublie trop souvent, c’est qu’on ne choisit pas le lieu de sa naissance. On ne choisit pas non plus de tomber malade, d’avoir un accident ou de naître avec un handicap.

Réjouissons-nous des progrès de la médecine qui nous aident à diminuer nos souffrances et nos douleurs, à augmenter la durée et la qualité de nos vies. Cependant, notre fragilité humaine n’est pas près d’être balayée par la technologie. Elle est là pour rester. Et c’est en s’unissant, en étant solidaire, que nous continuerons à prospérer. Reste à définir de quelle façon cette solidarité va prendre forme. Mais face à l’idée de l’Homme toujours plus augmenté, il conviendrait peut-être de reprendre conscience de notre propre fragilité. Notre fragilité se présente ainsi comme une caractéristique essentielle de notre humanité, une pierre angulaire sur laquelle bâtir notre civilisation.


Johann Roduit, docteur en droit et éthique biomédicale, managing director du Centre d’Humanités Médicales de l’Université de Zurich. Il est également membre du comité de la Société Suisse d’Ethique Biomédicale et cofondateur de NeoHumanitas, un think tank encourageant la réflexion sur les technologies émergentes. Il vient de publier The Case for Perfection: Ethics in the Age of Human Enhancement (Peter Lang, 2016).

Publicité