Du bout du lac

Eloge de l’enfumage

OPINION. Nos univers mentaux manquent de sfumato à la Léonard de Vinci. Rien ne doit pouvoir se perdre entre le réel, comment on le perçoit et ce qu’on en fait, regrette notre chroniqueur

Léonard de Vinci est mort il y a cinq cents ans. D’hommages en rétrospectives, vous commencez à le savoir. N’étant pas historien de l’art, je ne vais pas ajouter ma pauvre pierre à l’édifice hagiographique du gaucher le plus doué de l’histoire moderne, au moins jusqu’à Rafael Nadal.

Si je vous parle de Léonard, c’est à la faveur d’une discussion récente sur une technique qu’il poussa jusqu’au sublime: le sfumato. N’étant pas plus historien de l’art qu’il y a trois lignes, je vous en donne la définition de l’Encyclopédie méthodique de 1791: le sfumato «consiste en une manière de peindre extrêmement moelleuse, qui laisse une certaine incertitude sur la terminaison du contour et sur les détails des formes quand on regarde l’ouvrage de près, mais qui n’occasionne aucune indécision, quand on se place à une juste distance».

Le sfumato, littéralement «l’enfumé», est donc – pardon pour les puristes – le contraire de la ligne claire. Quand Hergé dessine Tintin, il sépare son visage orange du bleu du ciel par un trait continu, net et précis. Quand Léonard peint Mona Lisa, il fait l’exact inverse. Il abolit les contours de son visage jaune, qui se fond, de près, avec le brun de ses cheveux. Laissant celui qui l’admire «comprendre ce qui ne se voit pas», pour reprendre les mots du cardinal Barbaro, grand théoricien de l’optique au XVIe siècle comme chacun le sait, surtout Wikipédia.

Qui enfume révèle donc

Le résultat est un paradoxe. Si vous croisiez le vrai Tintin dans la rue, sans son chandail ou sa houppette, vous ne le reconnaîtriez jamais. Rassurez-vous, moi non plus. En revanche, si vous tombiez demain matin sur la Joconde au coin de la rue, toute sfumata soit la seule image que vous connaissez d’elle, vous la reconnaîtriez entre mille. Enfumer, au sens pictural, devient ainsi son propre contraire: qui enfume révèle.

Cela pour dire une chose simple: nos univers mentaux manquent de sfumato. Le siècle aime la précision, la définition, le juste et le faux. Il mesure et maîtrise. On est gentil, ou méchant. Végétarien, ou tortionnaire. Vert, ou automobiliste. L’époque déteste l’incertain. Ou pire, l’entre-deux. Rien ne doit pouvoir se perdre entre le réel, comment on le perçoit et ce qu’on en fait. C’est vrai pour la loi, dont l’esprit s’efface devant la lettre. C’est vrai pour la marche des affaires, où le bon sens, ostracisé parce qu’intangible, se bat comme un beau diable contre l’illusion collective de vérités forcément démontrables.

Enfumons un peu nos vies et nos certitudes. Laissons-les se mélanger à la marge avec celles des autres, comme les pigments de Léonard fusionnaient sous les couches de glacis. Alors, peut-être, dans la subtilité du flou, verrons-nous battre plus finement le pouls du monde, comme nous devinons celui de Mona Lisa battre dans le creux de sa gorge.


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