Lorsqu’on me demande quel est mon métier, je réponds: «critique littéraire». «Vous lisez très vite alors?» demande aussitôt mon interlocuteur, admiratif. Pour ne pas le décevoir, je n’ose lui avouer que, loin d’être un lecteur de type «lièvre», je suis plutôt du type «tortue».

Mon interlocuteur poursuit, baissant la voix: «Vous ne pouvez pas tout lire, c’est impossible! Vous lisez en diagonale?» Il imagine que je détiens une botte secrète. Ainsi, on peut dénicher sur la Toile la promesse d’une lecture accélérée de 386%… Il suffirait pour cela de «se focaliser sur les mots clés du texte et de laisser tomber les autres»; de «parcourir le livre rapidement avant d’en commencer la lecture», ou encore d’«élargir sa vision périphérique pour enregistrer plus de mots à la fois…»

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Pauvre extraterrestre

Dans une série télévisée des années 1980, un personnage avait le pouvoir de dévorer un livre à la vitesse de la lumière, en le feuilletant devant ses yeux verts phosphorescents. Si je me souviens bien, c’était une extraterrestre. Si je l’ai d’abord enviée, plus les années passent et plus je la plains. Je vais vous dire pourquoi.

Un lecteur ultra-rapide lirait 1000 mots à la minute, il lui faudrait donc vingt-cinq heures pour balayer A la recherche du temps perdu, qui compterait 1 million et demi de mots (je n’ai pas vérifié). Ce serait comme faire une randonnée de six heures en cinq minutes. On louperait tout. On passerait à côté du paysage et d’une partie de sa vie.

La preuve par Woody Allen

Lire un roman, un poème, c’est laisser les mots vous toucher, résonner en vous. Parfois aussi avancer à grandes enjambées et filer comme l’éclair, emporté par le récit, pour savoir ce qui va arriver, puis ralentir pour «voir comment c’est fait» et surtout «qu’est-ce que cela fait en moi». Il faut du temps pour que quelque chose se dépose. Kundera, dans La Lenteur, donnait cette formule: «Le degré de lenteur est directement proportionnel à l’intensité.» Mais comme tout ceci serait trop long à expliquer, je préfère ne pas contredire mon interlocuteur et le laisse imaginer que je suis en possession d’une redoutable technique de lecture instantanée des romans de la rentrée littéraire. Woody Allen, dans l’un de ses bons mots, a bien résumé l’affaire: «J’ai pris un cours de lecture rapide et j’ai pu lire Guerre et Paix en vingt minutes. Ça parle de la Russie.»

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