Analyse

Else Züblin-Spiller, pionnière suisse du féminisme et de l’économie

La fondatrice de la plus ancienne entreprise de «catering» d’Europe méritait l’hommage particulier que lui consacre Bernhard Ruetz, dans son ouvrage sur les 100 ans de SV Group. La contribution de la Zurichoise Else Züblin-Spiller (1881-1948) à la cause des femmes est majeure

Else Züblin-Spiller reste méconnue du grand public. Il est vrai que la Suisse regorge de pionniers de l’industrie et que d’autres femmes ont également lutté contre les conventions et pour l’émancipation de la femme. Pourtant, la fondatrice de la plus ancienne entreprise de catering d’Europe mérite amplement l’hommage particulier que lui consacre Bernhard Ruetz, dans son ouvrage sur les 100 ans de SV Group *.

La contribution de la Zurichoise Else Züblin-Spiller (1881-1948) à la cause des femmes est majeure. Pariant sur leur capacité d’organisation, elle leur a donné un salaire et une formation à l’heure où leur participation économique était habituellement bénévole. L’auteur souligne les méthodes peu conventionnelles de cette entrepreneuse qui insistait «sur la responsabilité individuelle plutôt que les règlements et interdits».

Née dans une famille pauvre et marquée par le décès précoce de son père, elle commença un apprentissage dans le textile, puis tenta sa chance dans l’hôtellerie à Saint-Moritz, au Kulm, où elle fut initiée aux besoins d’une clientèle internationale exigeante. Sa passion pour l’écriture et sa facilité de contact lui permirent d’entrer en relation avec l’éditeur Jean Frey. Elle devint ainsi la première rédactrice politique, à la Wochenzeitung, où elle multiplia les reportages parmi les plus démunis.

A 33 ans, l’Association des femmes abstinentes, déplorant la piètre situation des soldats en 1914, lui confie la direction d’un comité qui deviendra «l’Association pour le bien des soldats». Le premier foyer, qui offrait des boissons sans alcool (café, lait) et des gâteaux, fut inauguré à Bassecourt, dans le Jura, le 22 novembre 1914. Le développement a été impressionnant. En 1917, on comptait 178 foyers installés dans des salles d’école, des pièces paysannes ou des étables. Tous étaient dirigés par des femmes, fonctionnaient sept jours sur sept et étaient financés par la consommation.

Après avoir mis sur pied les foyers pour soldats durant la Première Guerre à force de conviction et de persuasion des autorités politiques et militaires, elle prolongea ses méthodes et les appliqua à la restauration d’entreprise.

A l’époque, la pause de midi durait parfois deux heures dans les entreprises. Le salarié rentrait dans sa famille et seuls les célibataires mangeaient à l’usine. L’idée de cantine était mal perçue par les syndicats, qui y déploraient une approche paternaliste. Else Spiller insista auprès des patrons sur le besoin d’un service neutre à une époque riche en conflits sociaux.

Après un premier échec aux Forces motrices d’Eglisau, à cause d’un déficit excessif, elle négocia avec l’entreprise de machines Bühler un mandat à travers lequel elle gérait la cantine et l’entreprise offrait une garantie de déficit. Le 12 janvier 1918, la cantine servit son premier repas à 154 ouvriers. Bon marché et équilibré (viande, légumes ou salade, et pâtes ou patates) avec un thé, une soupe et du pain, le menu coûtait 85 centimes, soit une heure de travail. La cantine était gérée par des femmes, généralement célibataires, et salariées. Le succès fut très rapide.

En 1925, SV comptait déjà 55 cantines d’entreprise et servait 1,65 million de repas.

Elle emprunta sa prochaine innovation au marché américain. La pionnière de la gastronomie y fit un voyage de trois mois et y découvrit les avantages du self-service. Son introduction en Suisse s’opposait toutefois aux conventions. Mais l’organisation du travail était en train de changer, avec l’introduction du travail en équipes. Rapide, propre, démocratique et surtout bon marché, le self-service finit par s’imposer dès les années 1920. C’est aussi aux Etats-Unis qu’à 38 ans, Else Spiller fit la connaissance de son futur époux, un médecin suisse installé à Cincinnati.

Elle commit toutefois une erreur de jugement à l’égard des Etats-Unis, accordant à la prohibition des vertus qui ne correspondaient pas à la réalité. Comme plus tard, elle admira excessivement le modèle d’organisation du travail en Allemagne, avant heureusement de changer d’avis.

Sans doute atteinte d’un cancer, cette femme d’action, entreprenante et charismatique, s’est éteinte à 66 ans, le 11 avril 1948.

Longtemps, son association poursuivit son développement sans changer de structures.

En 1949, SV engagea pour la première fois des étrangers pour satisfaire une demande en forte expansion. En 1970, les deux tiers des effectifs étaient étrangers.

Le défi de SV consista ensuite à gérer le passage des entreprises à un «horaire à l’anglaise», soit 48 heures par semaine et une pause de 45 minutes à midi. Cette mode avait été introduite en Suisse par Swiss Re en 1917 et Ciba en 1935.

Le service des cantines se diversifia, allant du traditionnel «menu 1» aux en-cas en passant par les repas de direction avec alcool.

La croissance de l’association était impressionnante également sous l’ère de Margrit Bohren-Hörni. Entre 1954 et 1987, le chiffre d’affaires a été multiplié par 8,5 pour atteindre 230 millions. Un autre changement majeur devait être maîtrisé. D’une part, la cantine était de plus en plus perçue comme un coût par les entreprises, d’autre part l’économie suisse était en phase de décartellisation. La concurrence n’épargna pas la gastronomie d’entreprise (Eurest, Restorama). SV devait se professionnaliser. Elle étendit ses activités aux soins aux personnes âgées, s’engagea en Allemagne, renonça au principe d’abstinence pour satisfaire la demande d’events et autres «apéros» d’entreprise.

En 1995, Susy Brüschweiler, la troisième femme à la tête de SV, poursuivit la phase de modernisation de l’institution. Les entreprises ne voulaient d’ailleurs plus assumer les risques économiques des cantines et participer à leurs pertes. L’étape décisive de la création d’une SA fut réalisée par Ernst Brügger, président depuis 1998. Il n’était plus possible pour une association avec un chiffre d’affaires aussi considérable d’être compétitive. Le 26 mars 1999, l’assemblée des délégués approuva la transformation en SA, convaincue et rassurée par la création d’une fondation qui serait actionnaire majoritaire et financée par les dividendes de l’entreprise. Depuis 2003, c’est maintenant un holding avec cinq divisions, un siège à Dübendorf et une stratégie durable assez remarquable.

* Die einzigartige Geschichte der SV Group, Schweizer Pioniere der Wirtschaft und Technik, Bernhard Ruetz, Verein für wirtschaftliche Studien, 2014.

Else Spiller insista auprès des patrons sur le besoin d’un service neutre à une époque riche en conflits

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