Il faut le redire, même en pleine guerre en Ukraine, avec ce que cela peut entraîner comme convulsions géopolitiques mondiales: Emmanuel Macron n’a pas rendu un service à la démocratie française en attendant la toute dernière minute pour se déclarer candidat à un second mandat. L’élection présidentielle française, qui confère au chef de l’Etat désigné par une majorité d’électeurs des pouvoirs sans comparaison dans les autres démocraties occidentales, mérite mieux que d’être un sprint vers l’Elysée.

Le débat de fond exige du temps, surtout à l’heure où internet et les réseaux sociaux capturent en permanence notre attention. Et la situation internationale de ces dernières semaines ne peut pas servir d’excuse: dès lors qu’un mandat s’achève et qu’il faut de nouveau affronter les urnes, le respect des votants exige de ne pas considérer le processus électoral comme une formalité que l’on remplit à la va-vite. Dommage, donc, que le plus jeune président de la Ve République, flatté d’être surnommé le «maître des horloges», n’ait pas eu cet égard envers les citoyens.

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Rassembler comme avant n’est plus possible

Dommage, mais logique. Car le président-candidat Macron – la liste des candidats sera rendue publique, avec leurs parrainages, par le président du Conseil constitutionnel Laurent Fabius vendredi 4 mars à 18 heures – n’a pas besoin de temps pour défendre son bilan et dérouler son programme. Parce que le programme et le bilan, c’est lui!

Comptabiliser les réformes promises en 2017 et les comparer avec celles réalisées est une arithmétique qui lui échappe. S’interroger sur le risque démocratique inhérent au «En même temps» qui lui permet de jongler d’une position à l’autre, en slalomeur politique de talent, est un exercice salutaire dont il ne perçoit guère l’utilité. S’inquiéter du niveau résiduel de colère dans le pays, cinq ans après une élection déjà marquée par le vote protestataire qui permit à Marine Le Pen d’accéder au second tour en 2017, revient, pour le locataire de l’Elysée, à ne pas voir la réalité en face.

Emmanuel Macron n’est plus candidat pour «transformer» la France, comme il le proposait voilà cinq ans. Il se représente malgré le pays réel, convaincu que la déconnexion insupportable entre la réalité du pouvoir et celle des citoyens est inévitable. Il n’a pas été le président de tous les Français? Soit. Mais qui pourrait l’être? De toute façon, rassembler façon De Gaulle, Mitterrand ou Chirac n’est simplement plus possible.

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Un démolisseur plus qu’un bâtisseur

Donné grand favori par les sondages et renforcé dans ses chances de réélection par le besoin de stabilité à l’heure de la guerre en Ukraine, le président sortant a un avantage extrême sur tous ses adversaires: il aura 45 ans le 21 décembre 2022. Oui, l’âge du capitaine! Il pense connaître les codes des nouvelles générations qui, souvent, zappent dans tous les domaines: professionnel, politique, affectif. Il a appris durant sa présidence à maîtriser le «buzz», cet incendie numérique des petites phrases.

Mieux: son âge et son itinéraire lui ont permis de ne pas être otage de ceux qu’ils considèrent, in fine, comme les grands responsables du malheur français: la haute administration composée de castes rentières avant tout soucieuse de les perpétuer. Emmanuel Macron est un démolisseur plus qu’un bâtisseur. Il a mis les partis politiques traditionnels à genoux, au risque d’une flambée populiste qui n’est pas pour lui déplaire, car elle le place en protecteur ultime de la République. Il a démoli le poste de premier ministre, en y nommant un collaborateur chargé de gérer le «système». Il a brusqué son appareil diplomatique, s’imaginant en vain sauveur unilatéral du Liban. Puis le voilà, en ce début de 2022, revenu dans les clous: président médiateur sur la scène internationale après avoir durement critiqué l’OTAN, avec ce qu’il faut de prise de risques pour être crédité d’un indéniable courage politique.

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Le reste appartient aux slogans. «Avec vous» ? «Ensemble» ? Quels que soient les termes qui remplaceront le judicieux «En Marche» (qui reprenait ses initiales), le président français est le candidat d’une promesse qui se résume en trois mots: «Faites-moi confiance.» C’est peu. Très peu. Trop peu. Cela ne répond à aucune critique de fond sur les besoins de la société française, cet archipel ausculté de tous côtés, miné par ses peurs du «grand remplacement» et du «grand déclassement». Mais en ces temps de doute généralisé, entre Poutine le discrédité, Biden le fragilisé, Xi Jinping le redouté et l’Union européenne qui s’efforce de prendre son destin en main, la confiance n’est pas la pire des offres politiques. Elle évite au moins de demander le programme.

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