Opinion

Emmanuel Macron et le dalaï-lama

Le Tibet sera à sa manière un test parmi d’autres à l’aune de la «realpolitik» pour Emmanuel Macron. L’attitude par rapport au dalaï-lama est révélatrice de l’ambiguïté de la tâche d’un homme politique, surtout dans les relations avec la Chine, écrit l’ancien grand reporter Jean-Claude Buhrer

«J’ai vu le visage de la bienveillance», s’était empressé d’écrire sur son compte Twitter Emmanuel Macron au-dessous d’une photo montrant le dalaï-lama en train de lui remettre une «khata», une écharpe de félicité. Alors que, pour ne pas s’attirer les foudres de Pékin, aucun membre du gouvernement français n’avait daigné s’afficher avec le dignitaire tibétain lors de son passage en France en septembre dernier, le candidat présidentiel d’En marche!, qui n’avait pas de responsabilité à l’époque, était allé voir le dalaï-lama dans un grand hôtel dès son arrivée à Paris. Et de le faire savoir sur les réseaux sociaux avec un autre cliché des deux hommes assis côte à côte et se tenant par la main, l’un esquissant un sourire et son hôte l’air pensif.

Le dalaï-lama, un des premiers à avoir félicité Emmanuel Macron

Se référant à leur rencontre, le chef spirituel tibétain a été parmi les premiers à féliciter Emmanuel Macron après sa victoire «convaincante» à l’élection présidentielle. «J’apprécie beaucoup les sentiments que vous avez exprimés à ce moment-là», lui a écrit le dalaï-lama, avant d’ajouter: «Comme vous le savez, je suis un admirateur enthousiaste de l’esprit de l’Union européenne et de ce qui met l’intérêt commun à long terme devant les préoccupations nationalistes. Etant donné que la France est l’un des piliers de l’Union européenne, je suis convaincu que vous pourrez jouer un rôle actif en vue de relever les défis qui nous attendent.»

Arrivé à l’Elysée, le nouveau président saura-t-il se montrer moins pusillanime que ses prédécesseurs sur cette question particulièrement sensible avec Pékin? Le Tibet sera aussi à sa manière un test parmi d’autres à l’aune de la realpolitik pour Emmanuel Macron. L’attitude par rapport au dalaï-lama, et donc au Tibet, est révélatrice de l’ambiguïté de la tâche d’un homme politique, surtout dans les relations avec la Chine, suivant qu’il est dans l’opposition ou au pouvoir.

Les précédents français et suisses

Alors que le président Sarkozy avait renoncé à recevoir le chef spirituel tibétain en 2008, le maire socialiste de Nantes Jean-Marc Ayrault avait au contraire reçu son «ami» le dalaï-lama avec des honneurs particuliers et fait hisser le drapeau tibétain au fronton de la mairie en signe de solidarité. Au grand dam de la Chine, Nicolas Sarkozy devait finalement s’entretenir avec la plus haute figure du bouddhisme tibétain à la fin de la même année à Gdansk en Pologne à l’occasion d’une réunion de prix Nobel de la paix conviés par Lech Walesa. Paris avait ensuite été admonesté et sanctionné par Pékin. Depuis lors le dalaï-lama n’a plus vu de président français. Huit ans plus tard, devenu ministre des affaires étrangères de François Hollande, c’est à Jean-Marc Ayrault qu’incomba la tâche d’annoncer qu’il n’était plus question de recevoir officiellement le Prix Nobel tibétain, sous prétexte que sa venue en France était une visite pastorale.

En Suisse aussi, donnant la priorité aux intérêts économiques et par souci de ne pas heurter la susceptibilité des maîtres de la Cité interdite, le Conseil fédéral prend désormais soin d’éviter le dalaï-lama lors de ses visites dans la Confédération où réside la plus importante communauté de réfugiés tibétains en dehors du sous-continent indien. Par le passé, le chef spirituel tibétain avait rencontré des membres du gouvernement à quatre reprises, Pascal Couchepin étant le dernier à l’avoir reçu en 2005 en tant que ministre des Cultes. Fruit de cette circonspection, la Suisse était devenue après l’Islande le deuxième pays européen à conclure en 2013 un accord de libre-échange avec la Chine.

Le dalaï-lama a beau avoir renoncé à l’indépendance et à ses fonctions politiques en vue de rechercher une solution pacifique du contentieux par le dialogue, Pékin se montre de plus en plus intraitable et proteste rituellement à chaque fois qu’il est accueilli dans un pays.

Recevoir ou pas le dignitaire tibétain

Recevoir ou pas le dignitaire tibétain est une question de rapport de force, voire de dignité pour certains qui ne se laissent pas intimider par les autorités chinoises. Ainsi, Vaclav Havel, Nelson Mandela ou encore Lech Walesa n’hésitaient pas à lui ouvrir leurs portes. Aujourd’hui les dirigeants d’Afrique du Sud lui ont refusé un visa, même pour l’anniversaire de son ami Mgr Desmond Tutu. De même pour la Russie qui s’oppose désormais à ses visites pastorales chez les Bouriates et les Kalmouks adeptes du bouddhisme tibétain.

Même le pape actuel se laisse impressionner par le chantage de Pékin

La plupart des pays qui l’autorisent à fouler leur sol doivent faire amende honorable et donner l’assurance à la Chine qu’ils respectent sa souveraineté et son intégrité territoriale. Lors de la visite du dalaï-lama à Oulan-Bator en novembre 2016, Pékin s’est montré particulièrement sévère avec la Mongolie, allant jusqu’à bloquer des camions à la frontière, perturbant les exportations de ce petit pays enclavé. Sommé par son puissant voisin de tirer la leçon de cet incident, le gouvernement mongol n’a eu d’autre choix que de promettre que le chef spirituel tibétain, qui est aussi celui de la majorité bouddhiste de Mongolie, ne serait plus le bienvenu, y compris pour des raisons strictement religieuses.

Même le pape actuel se laisse impressionner par le chantage de Pékin. Alors que Jean-Paul II s’était fait un point d’honneur de l’inviter à la première conférence interreligieuse pour la paix à Assise en 1986, le plaçant à sa gauche, François a renoncé à la présence du dignitaire bouddhiste pour le 30e anniversaire de cet événement le 20 septembre dans la ville du saint dont il a pris le nom.

Obama et Merkel pour exemple

Le Tibet est aussi devenu le sujet tabou par excellence à l’ONU où la Chine veille au grain avec le mutisme des secrétaires généraux qui préfèrent évacuer ce sujet dérangeant, comme si la charte de l’organisation s’arrêtait à la barrière de l’Himalaya. Pendant ce temps, le Tibet se meurt dans l’indifférence des Etats et de la soi-disant communauté internationale. Poussés par le désespoir, déjà 150 Tibétains ont choisi de s’immoler en sacrifiant leur propre vie plutôt que d’attaquer des civils. Cela ne fait pas les titres de l’actualité comme si seules les actions d’éclat violentes attiraient l’attention.

Se commettre ou pas avec le dalaï-lama n’est pas anodin et donne une indication du degré d’indépendance d’un pays. Il y a les gouvernements qui l’ostracisent de peur de déplaire à Pékin, et ceux qui le reçoivent sans crainte de représailles. Ainsi Barack Obama et Angela Merkel n’ont pas eu les mêmes préventions à s’entretenir avec lui que d’autres d’Etats moins puissants. Le Japon également l’accueille régulièrement et l’Inde l’héberge dans son exil avec tous les honneurs dus à son rang. L’avenir dira si sur cette question sensible le président Macron saura se distinguer de ses prédécesseurs et se souvenir du «visage de la bienveillance» découvert naguère.

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