Revue de presse

Emmanuel Macron écrit une lettre qui n’est «ni contrite, ni séduisante»

Le président de la République cherche à sauver les meubles. Les réactions des médias oscillent entre lourd scepticisme et vagues derniers espoirs de pouvoir prendre au mot «l’arrogant Jupiter»

Il se voyait le guide pour tous, il se retrouve «tête à claques» moquée de tous. Alors il écrit. Et comme dit la chanson, il écrit «une lettre que vous lirez peut-être»… Avec sa missive aux Français dévoilée dimanche soir, Emmanuel Macron tente «de sauver la suite de son mandat», jugent la majeure partie des éditorialistes de l’Hexagone, quand d’autres enjoignent à leurs lecteurs, ceux qui n’ont «pas le sens de l’effort», ces «fainéants» – de participer au Grand Débat. Pour Le Parisien, le président de la République «a pris la plume comme l’avaient fait avant lui François Mitterrand et Nicolas Sarkozy. A la différence que ses prédécesseurs étaient candidats à la présidence et défendaient leur programme de campagne.»


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«Pendant un mois, il l’a portée, maturée. Pendant un mois, il y a pensé, en a discuté.» Alors le voilà, cet acte II, ce message promis «le 10 décembre, lors de son allocution télévisée pour annoncer le plan de 10 milliards d’euros destiné à répondre à la colère des «gilets jaunes», lit-on dans Le MondeAlors que la mobilisation des protestataires est repartie à la hausse le samedi 12 janvier – avec plus de 80 000 personnes recensées sur tout le territoire –, le chef de l’Etat a pris sa plume pour donner sa vision du Grand Débat qui doit s’ouvrir mardi et a été conçu comme la deuxième partie de la réponse de l’Elysée à la crise, après les mesures sur le pouvoir d’achat.»

Mais cela ne suffira pas, dirait-on… La première question est lancée par La Nouvelle République: «Emmanuel Macron n’est-il pas une fois de plus trop bavard? […] Le chef de l’Etat adresse aux Français une très longue lettre pour cadrer l’esprit et l’espace du débat. Si l’on peut bien comprendre que, pour rendre les discussions efficaces, il est préférable de déterminer un certain nombre de thématiques et de sujets à aborder, ouvrir une consultation en faisant déjà une partie des questions et des réponses, cela peut s’avérer contre-productif.» France Télévisions, dans la foulée, a fait le tour des réactions politiques, où dominent les «baratin hypocrite» et «opération de communicant».

«Avec cette adresse aux Français, le chef de l’Etat est en fait candidat»… à sauver les meubles, c’est-à-dire «les trois ans qu’il lui reste à passer à l’Elysée», juge également Libération, qui la voit comme un «écrit de rattrapage»: «L’arrogant Jupiter tente avec ce texte de se mettre à hauteur de rond-point», mais attention, car c’est là «sa dernière carte». Et «en cas d’échec, il ne lui resterait que la dissolution de l’Assemblée nationale, dont chacun s’accorde à considérer qu’elle pourrait déboucher sur un raz-de-marée populiste. Pour éviter le pire – un scénario à l’italienne – cette lettre et le débat qu’elle prétend instaurer seraient une entreprise historique dont la portée pourrait dépasser les frontières.»

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«Rien n’est gagné»

«Pas le droit à l’erreur» pour L’Union; «une dernière chance» selon Le Figaro; «rien n’est gagné» à en croire L’Est républicain; pas de «réelle conviction» aux yeux des Echos, dans ce qui n’est «pas une lettre d’amour, […] pas non plus une lettre de contrition, ni même de séduction»: décidément, comme l’écrit La Croix, il manque au chef de l’Etat «la crédibilité nécessaire pour convaincre qu’il va vraiment lutter contre les fractures sociales et territoriales». «D’où le fort scepticisme que sa lettre n’éteindra sans doute pas. La charge de la preuve appartient maintenant à l’exécutif. Par la qualité de son écoute et par des engagements dans la prise en compte de ce qui va s’exprimer.» Mais «en tout état de cause, à Paris, mais aussi à Bruxelles et à Berlin, personne ne croit qu’il est possible de relancer la dynamique de Macron et du macronisme», écrivait le journal grec Ethnos au début de l’année.

Quant à L’Humanité, elle n’y va évidemment pas par quatre chemins, en parlant d’une «lettre morte» qui «ne peut être reçue que comme une provocation», d’«une tribune que les journaux ont été invités à publier (ce que nous ne faisons pas)». Plus d’optimisme dans L’Alsace, qui se demande cependant, «à l’heure des raccourcis sur internet comme sur les réseaux sociaux, combien de nos concitoyens prendront le temps de lire cette lettre dans son intégralité». Et répond: «Probablement peu. Cela vaut pourtant le coup. Ne serait-ce que pour comprendre qu’il n’existe pas de solution simple dans un monde complexe. […] Cruel et universel dilemme», mais le président «place les Français devant leurs responsabilités, habilement».

«Totalement inédit»

«C’est à un incroyable exercice de renouvellement de la démocratie et de la politique que nous sommes en train d’assister», s’enthousiasme aussi L’Eclair des Pyrénées: «C’est donc aux citoyens de s’emparer de ce débat, de prendre, en quelque sorte le pouvoir.» En ce sens, c’est «totalement inédit», juge Ouest-France: cette lettre représente «plus qu’un engagement, c’est un contrat. Il faut le prendre au mot. En participant.» Autrement dit, «combler le ravin qui semble désormais séparer l’Elysée d’une part si importante de la Nation», pense Midi libre, comme y invite ce geste «pensé, posé, pesé. Sur du vrai papier qui reste. Une sorte d’appel au grand débat national en mode Gutenberg 2.0.»

Autres jolies images, celles utilisées par les Dernières Nouvelles d’Alsace: «Gilet jaune ou pas, la France en souffrance raconte l’argent qui manque ou qui est pris, celui qui est gaspillé ou qui est accaparé, celui qui aurait maîtres et esclaves. A hauteur de livret d’épargne, la vaisselle et la moquette de l’Elysée pèsent autant dans l’esprit des protestataires que les milliards manquants de la fraude fiscale. Les deux symboles sont assimilés pareillement à des atteintes à la justice sociale.»

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Reste que Le Point se demande pourquoi «tant de questions» sont posées par le président, «quel message le chef de l’Etat a-t-il voulu faire passer avec cette étrange missive?» Une autre manière de lui répéter: «Mais descends de ton Olympe, Jupiter.»

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