L’appellation vaut quasiment injure suprême en France. Qui prétend défendre une ligne sociale-libérale risque de se voir rejeté parmi ceux qui auraient abdiqué devant les diktats d’un libéralisme forcément «néo» ou d’une mondialisation source d’austérité. Dominique Strauss-Kahn se vit en son temps propulsé au rang de porte-drapeau d’un social-libéralisme à même de rénover la gauche française accusée de s’enliser dans une paralysie mortifère. C’est aujourd’hui au tour d’Emmanuel Macron, considéré le réformateur tant attendu d’une économie française pourtant atone, d’être affublé de cette étiquette honnie par l’aile gauche du PS.

En Allemagne, au Royaume-Uni

Mais qu’entend-on par ce concept? Dans le lexique politique français actuel, le qualificatif est synonyme d’une social-démocratie affadie, aile droite du socialisme historique imprégnée des thèses défendues voici une quinzaine d’années par Tony Blair en Grande-Bretagne ou Gerhard Schröder en Allemagne. C’était le temps de la Troisième voie, censée régénérer un socialisme ébranlé par l’effondrement du communisme dans les ruines du Mur de Berlin. Il s’agissait aussi de sauver le principe de l’Etat providence menacé de faillite.

L’idée germe au XIXe siècle

Mais le social-libéralisme se réduit-il à illustrer une variante «libérale» d’un socialisme en quête d’une nouvelle identité? L’idée germe au XIXe siècle déjà en Angleterre. Au pays du libéralisme «manchestérien», où règne le primat du libre-échange et de l’entreprise privée, John Stuart Mill cherche non seulement à dépasser l’antagonisme entre libéralisme et socialisme, mais à fusionner ces deux visions politiques en une approche de la société qui se nourrirait simultanément des deux philosophies.

Le père de l’Etat providence moderne

Leonard Trelawny Hobhouse cherchera à donner corps à cette doctrine dès 1911, alors que l’ère victorienne tire ses derniers feux. A l’Etat sont ainsi reconnus un réel potentiel d’action et une capacité à mettre en œuvre une large distribution des richesses sociales, par le biais d’une fiscalité, à certaines conditions, possiblement lourde. D’aucuns apercevront d’ailleurs dans le libéralisme de William Beveridge, le père de l’Etat providence «moderne», et de John Maynard Keynes, l’organisateur du rôle de l’Etat dans la relance de l’économie, des héritiers directs de cette pensée.

L’Italie comme refuge

Après avoir transité, à la fin du XIXe siècle, par la Belgique et, d’après l’historien des idées Serge Audier, par la France à travers la pensée de Charles Renouvier, correspondant du libéral vaudois Charles Secrétan, ou du radical-socialiste Léon Bourgeois, qui essaiera de repenser la notion de solidarité, l’idée du socialisme libéral trouvera son principal refuge en Italie, dans l’entre-deux-guerres. Son théoricien le plus connu, Carlo Rosselli, mourra à Paris sous les balles des sbires de Mussolini.

Si la concurrence est reconnue comme un facteur d’accroissement de la richesse collective, Rosselli refuse de rejeter le socialisme dans la mesure où il fonctionne selon des critères démocratiques. Si le collectivisme étouffe le dynamisme de l’individu, seul le socialisme non autoritaire s’avère apte à réparer les injustices abandonnées sur son chemin par un capitalisme qui ne peut que broyer l’égalité. D’autres variantes du socialisme libéral verront le jour à la même époque, comme le «libéralsocialisme» (en un mot), décrit par l’italien Guido Calogero.

Gottlieb Duttweiler en Suisse

L’élan social-libéral aura également une extension helvétique. Lorsque, en 1925, Gottlieb Duttweiler, le patron de la Migros, fonde le parti des indépendants, il se positionne clairement au carrefour du libéralisme et du socialisme. Libéral lorsqu’il fustige les cartels, il assume un discours «socialisant» quand il réclame des mesures de protection à l’attention des travailleurs ou l’égalité entre l’homme et la femme. Son parti enregistrera un succès durable en devenant le plus grand parti de Suisse non-membre du Conseil fédéral, avant de se disloquer dans les années 1990. La Suisse connaîtra même un conseiller national zurichois libellé «socialiste libéral» entre 1935 et 1950, qui siégera avec le groupe des indépendants. Les Verts libéraux et le PDC en seraient peut-être leurs successeurs modernes.

Emmanuel Macron est-il social-libéral?

Emmanuel Macron appartient-il à ce courant de pensée? On peut en douter. Car il se veut respectueux des lois du marché, auxquelles il estime trop périlleux de déroger. Mais il semble fuir l’idée d’un centre trop artificiel ou une fusion «libérale-sociale» probablement trop à gauche pour lui. Dans ce sens, en quête d’un nouvel équilibre entre le libéralisme, dont il loue la force d’innovation, et un pan social qu’il assume comme le contrepoids égalitaire à la liberté, il s’inscrit davantage dans un radicalisme historique, français ou suisse. Leurs partisans furent eux aussi accusés, par la gauche, de sentir trop à l’aise avec les milieux d’affaire…


Olivier Meuwly, Historien