Quand ça ne va pas en France, on casse et on refait du neuf. Le modèle se répète depuis 1789. Les idées «vieilles» sont brutalement remplacées par de «nouvelles» et le statu quo envoyé à la guillotine. La soirée électorale de dimanche ressemblait à un tribunal politique où les perdants venaient chacun leur tour plaider coupable d’archaïsme. Une touche maoïste supplémentaire mettait le premier secrétaire du Parti socialiste dans la peau du fautif honteux condamné à annoncer sa démission et sa cure prochaine de rééducation.

C’est donc la France «ancienne» qui a perdu et la France «moderne» qui a gagné, l’inverse des craintes d’il y a deux mois, quand la France «de toujours» menaçait de renverser la France «globalisée» d’aujourd’hui. En quelques semaines, un souffle d’optimisme a balayé la prudence excessive des gens en place et étouffé la complainte misérabiliste des prétendants nationalistes. Le phénomène est assez déroutant pour expliquer le taux record d’abstention aux urnes: les électeurs en ont perdu la voix. Ebahis, ne sachant pas quoi faire devant l’obsolescence soudaine de leurs attaches politiques, ils sont restés chez eux.

La rupture, un style national

La société française s’adapte par ruptures successives, c’est son style. Elle a détruit une première fois la monarchie pour la république, dans un grand mouvement de révolte qui est resté son fondement psychologique collectif: l’action prime, quels qu’en soient les sacrifices et quoi qu’en pensent les abstentionnistes. (Combien de Parisiens ne sont pas allés prendre la Bastille le 14 juillet 1789?) L’histoire française se nourrit des moments de surgissement et des figures illustres qui les incarnent. Elle survalorise les fondateurs comme si par eux la nation renaissait à chaque fois.

Emmanuel Macron a parfaitement saisi cet esprit national (ou s’est laissé saisir par lui) en appelant son parti «La République en marche!» (LREM): outre qu’il désignait aussitôt les autres partis comme arrêtés, il positionnait le sien dans le récit d’une France ardente, voire mutine. C’est d’ailleurs à ces catégories émotionnelles d’insurrection ou de soulèvement qu’en appellent aussi Jean-Luc Mélenchon et les siens.

Climat de confiance

On se tromperait à croire qu’assise sur ses trois centaines de députés, LREM conduira un quinquennat tranquille de réformes acceptables et acceptées. Car ce n’est pas seulement son parti que Macron met en marche, c’est toute la France avec lui, et contre lui. Passées les premières lois sur le marché du travail, plus superficielles qu’il n’y paraît mais propres à asseoir sa crédibilité, le président sera confronté au mouvement de rénovation générale qu’il a enclenché. Vu leur âge et la diversité de leurs origines, ses propres députés n’auront pas très longtemps le doigt sur la couture et les partis d’opposition, à droite comme à gauche, se réinventeront. Une conflictualité réapparaîtra sur des lignes qu’il est impossible aujourd’hui de prévoir mais qui reconfigureront le paysage politique.

Dans la société civile, l’«En marche» peut avoir un impact sur les comportements. L’optimisme étant contagieux, il est plausible qu’employeurs et investisseurs prennent plus de risques et que les attentes des salariés s’en trouvent confortées. Un climat de confiance peut se créer, de nature à alimenter des sources d’énergie ou d’inventivité sociale insoupçonnées.

Nation à l’action

On ne sait rien de la capacité des débutants de conduire les élans dans le sens attendu de la marche, vers une démocratie politique et sociale rénovée. Les déceptions, gourmandes, s’impatientent toujours derrière le rideau. Le premier acte pose en tout cas la France dans son historiographie propre, en nation agissante et de ce fait importante aux autres. Les enjeux des crises françaises dépassent toujours les frontières de l’Hexagone. Une France qui va mal est un abcès sur le continent européen. Une France qui va bien est un moteur. Si le président français est de taille à réformer un pays tenu pour irréformable depuis trois décennies, il remettra du même coup l’Union européenne «en marche».