Le pari reste séduisant. Revigorant même, pour tous ceux qui s’inquiétaient de voir, sous le quinquennat de François Hollande (2012-2017), la voix de la France en Europe s’éteindre à petit feu. Enfin un président jeune, qui a grandi avec l’Union européenne post-guerre froide et qui s’en revendique haut et fort, n’hésitant pas à défendre un impératif de souveraineté européenne, quitte à rogner les ailes du mythe de l’indépendance nationale. C’est cet Emmanuel Macron là qui, fidèle à son engagement au moment de 2017, s’est à nouveau exprimé devant les députés européens mercredi 19 janvier. Un discours centré, cette fois, sur la défense de la démocratie et des valeurs, portant haut la défense intraitable de ce «trésor» qu’est selon lui l’Etat de droit. Lequel «n’est pas une invention de Bruxelles dont le seul dépositaire serait Bruxelles…»

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Le problème est que ce pari reste, à l’issue du quinquennat, celui d’un homme et de son camp, à savoir l’électorat centriste modéré, à droite comme à gauche, augmenté des sociaux-démocrates et de la partie du camp conservateur attachée au libre-échange, à l’euro et au marché unique. Pour le reste? Doute à tous les étages. «L’intégration européenne est négativement perçue par les classes populaires, les ouvriers, les chômeurs, et ceux qui ont terminé leurs études avant l’âge de 16 ans. L’appartenance aux catégories sociales les moins favorisées correspond très largement à une représentation de l’Europe comme une menace de perte des protections sociales nationales», note l’Institut Jacques Delors dans sa récente étude «Les Français et l’Europe. Entre défiance et ambivalence». Avec, d’emblée, cet état des lieux préoccupant: «La France fait partie du groupe des pays dont les habitants sont les moins favorables à̀ l’UE. Mais, bien que l’attitude des Français vis-à-vis de l’Europe soit empreinte de morosité́ et de défiance, il ne faut pas conclure à̀ un euroscepticisme généralisé et sans nuances.»

Pourquoi donc cet échec à disséminer, en cinq ans, la bonne parole européenne au-delà du public plus ou moins macroniste? Paradoxalement, le discours prononcé dans l’hémicycle du Parlement européen à Strasbourg par Emmanuel Macron a fourni deux éléments de réponses.

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Réponse 1: L’éloge de la démocratie et de l’Etat de droit comme valeurs fondamentales et incontournables de l’UE, pilier du discours devant les eurodéputés, ne retentit guère auprès de la partie de l’opinion française convaincue, elle, que cette démocratie a régressé depuis cinq ans. Même le dernier rapport de The Economist, hebdomadaire sanctuaire des mondialistes, fait d’ailleurs passer le pays de Voltaire de «démocratie à part entière» à «démocratie défaillante». Que dire aussi de cette étude de l’institut Harris Interactive selon laquelle, «le sentiment de vivre dans un régime autoritaire est relayé par plus d’un habitant sur cinq d’une agglomération inférieure à 20 000 habitants», même si 83% des Français se déclarent «attachés au régime démocratique»? L’universitaire Nicole Gnesotto ne se prive pas de la redire dans L’Europe: changer ou périr (Ed. Tallandier): «Une grande illusion démocratique préside à la construction européenne […] Or l’Europe des pères fondateurs a finalement mis en œuvre une dangereuse «dépolitisation par le droit». Bien vu. La démocratie est d’abord vécue. Or le ressenti des Français n’est pas celui de l’Elysée.

Réponse 2: L’Europe n’est toujours pas, en France, perçue comme synonyme de progrès. Certes, la réussite de la mutualisation communautaire des vaccins face à la pandémie a ravivé l’idée d’un avantage comparatif à être européen. Et après? Dans son épais livre L’Opium des élites (Grasset), Aquilino Morelle diagnostique le malaise en parlant de la «violence symbolique et morale infligée par l’élite maastrichtienne (en référence aux contraintes budgétaires et à la monnaie unique) depuis trois décennies» responsable du «surgissement de la violence physique et verbale de classes populaires excédées». Faisons simple: l’intégration européenne reste perçue, par une partie des Français, comme le rêve d’une élite qui les tient à distance mais entend les gouverner à force de règles bruxelloises. Le rejet du projet de Constitution européenne par référendum (54,67%), contourné par l’actuel Traité de Lisbonne, demeure une grenade politique dégoupillée.

Le décor est planté. Et le discours de Strasbourg était logique. Emmanuel Macron sait qu’il n’a pas convaincu les Français. Mais il avance parce qu’il compte sur le temps et les nouvelles générations pour imposer l’évidence européenne. Le déploiement du drapeau européen seul sous l’Arc de triomphe, à Paris le 31 décembre, procédait de cette logique. L’essentiel est, pour le président-candidat, que les vents de 2022 soient suffisamment porteurs.


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