Hexagone Express

Emmanuel Macron, l’ivresse de l'autorité

OPINION. De plus en plus d’observateurs de la politique française jugent préoccupant le caractère expéditif de la méthode Macron pour réformer le pays. Alors qu’à l’Elysée, le verrouillage de la communication renforce le pouvoir des hommes de l’ombre

Fallait-il, pour réformer la SNCF, en passer par la procédure parlementaire accélérée des ordonnances? Et que penser d’un gouvernement présumé centriste qui affirme défendre les intérêts des usagers du rail contre ceux des salariés des chemins de fer? La première réponse consiste à invoquer le souci «d’efficacité» d’Emmanuel Macron, qui, dans son livre Révolution (Ed. XO), théorisait déjà l’idée de réformes express en début de quinquennat, pour éviter l’enlisement à la François Hollande. Seconde explication: la fidélité de l’équipe au pouvoir – arrivée là contre les partis traditionnels et contre les élus – à une forme de populisme pour contourner les «corps intermédiaires» jugés obsolètes. En gros: inutile de perdre du temps avec syndicats et journalistes puisque ceux-ci sont de moins en moins représentatifs…

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«Macron possède-t-il le sens du cocasse?»

Jusque-là, la méthode énoncée par le premier ministre Edouard Philippe n’a donc rien de nouveau. Sauf qu’un autre débat, au-delà de la SNCF, commence à prendre forme au fur et à mesure de la partie de «poker» jouée par l’Elysée, comme l’a écrit Gérard Courtois dans Le Monde. Les termes de ce débat viennent d’être posés lors d’un passionnant séminaire de Pierre Rosanvallon au Collège de France sur «La démocratie à l’âge de la post-vérité». Plusieurs intervenants s’y sont publiquement interrogés sur les véritables intentions présidentielles. Les accents populistes d’Emmanuel Macron cacheraient-ils un goût prononcé pour les solutions expéditives, autoritaires, imposées d’en haut? Faut-il se méfier de ce chef de l’Etat quadragénaire, auteur d’un parfait hold-up démocratique, sur lequel l’historien Jean-Noël Jeanneney s’interrogeait dans son livre Le Moment Macron (Ed. Seuil)? «La façon dont il a été élu et la nature même des institutions françaises créent le risque d’un cercle de courtisans voué à couper le chef de la réalité», expliquait l’an dernier dans le quotidien français du soir ce fin observateur de la vie politique hexagonale. Et de questionner: «Macron possède-t-il le sens du cocasse? Qualité indispensable au recul sur soi-même et sur les choses comme l’avaient ces grands hommes d’Etat que furent Clemenceau, de Gaulle ou Churchill.»

J’ai repensé à cette phrase de Jean-Noël Jeanneney en parcourant, cette semaine, le portrait du «Tigre» écrit par le président français dans le numéro spécial de l’hebdomadaire Le 1 consacré à Clemenceau. Pas un mot, dans ce texte, sur les qualités de pamphlétaire de celui qui trouva son titre au fameux «J’accuse» d’Emile Zola. Pas une référence au goût de l’élu vendéen pour les arts (il était ami du peintre Claude Monet), pour la polémique, pour le journalisme et pour les joutes parlementaires (au point de provoquer en duel le nationaliste Paul Déroulède). Tout n’est, dans ce portrait, qu’hommage au caractère martial de celui qui, à 76 ans en novembre 1917, devint président du Conseil. Sous la plume macronienne, Clemenceau illustre «un amour et un respect du soldat se confondant avec son amour de la France». «Il y avait chez ce Père la Victoire obstiné et bougon, infatigable et querelleur, quelque chose de mystérieusement chevaleresque, poursuit-il. Une sorte d’idéalisme des temps anciens se colletant avec la réalité la plus rude et la plus cruelle, et y trouvant de quoi s’exalter»…

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La «tentation autoritaire»

La «tentation autoritaire» d’Emmanuel Macron est sans surprise le refrain favori de tous ceux que la monarchie républicaine française a toujours insupportés. Les sociaux-démocrates patentés et théoriciens des corps intermédiaires, comme Pierre Rosanvallon, ne peuvent que s’indigner de ce président si «jupitérien». Mais la question de son autoritarisme caché mérite quand même d’être posée, au moment où les coups de boutoir contre la démocratie parlementaire se multiplient en Europe, comme le souligne l’étude «Ou va la démocratie?» de la Fondation pour l’innovation politique.

Elle est aussi justifiée par le portrait décapant que livre Vincent Jauvert dans son livre Les intouchables d’Etat (Ed. Robert Laffont) sur cette caste de hauts fonctionnaires qui trustent tous les postes clefs et s’affranchissent de bien des règles. Dans son chapitre savoureux «Fromage et desserts», le journaliste de L’Obs raconte la morgue – et les avantages indus – des inspecteurs des finances, cette caste dont l’hôte de l’Elysée est issu et dont les ministères sont truffés. Conclusion: Emmanuel Macron tranche sans doute avec ses prédécesseurs parce qu’il utilise à fond les institutions, qu’il sait où il va, et qu’il croit en son étoile. Mais gare à l’ivresse que ce type de présidence peut engendrer…

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