Il était une fois

Des employés de banque en grève, oui, en grève

Fin septembre 1918, les employés de banques de Zurich cessaient le travail pour appuyer leurs demandes d’augmentations de salaire. Il n’était pas encore question de leurs relations avec la justice américaine

Il était une fois

Le 4 septembre 1918, la Banque populaire suisse envoie à ses employés un questionnaire auquel chacun doit répondre avec son nom, sous pli fermé: sont-ils satisfaits de leur salaire? Que pensent-ils du niveau d’ajustement à l’inflation? Voudraient-ils plus, et combien? Sont-ils solidaires de leurs supérieurs dans la mesure où ceux-ci agissent avec bienveillance et dans l’intérêt de la banque? Que feraient-ils en cas de grève? Ont-ils des remarques à faire sur la conduite de leurs chefs de service ou le comportement de leurs collègues?

Le Crédit Suisse est moins précautionneux. Il somme ses salariés de révéler qui parmi eux sont les membres et dirigeants de l’association du personnel des banques de Zurich, (BPVZ), et de dénoncer ceux qui ont approuvé les résolutions de son assemblée du 31 août au casino Unterstrass.

En cet été 1918, les banquiers de Zurich ont du souci. Le coût de la vie est devenu exorbitant, l’agitation sociale est partout. Il y a eu 2384 conflits du travail en 1917. Le mécontentement est palpable dans les métiers. Il a maintenant atteint les employés de banque, qui ont fondé une association, le 17 août 1917, à laquelle ont adhéré 1800 personnes. Sa première action a été une enquête sur les conditions de salaire dans la profession: 40% des employés gagnent moins de 300 fr. par mois. Les «demoiselles de bureau» ont entre 80 et 120 fr. Moins de 10% des employés diplômés dépassent 6000 fr. par an. Tandis que les directeurs reçoivent une «indemnité» annuelle de 60 000 à 100 000 fr. et que 3,5 millions sont versés en tantièmes aux directeurs et administrateurs. Ce tableau d’une injustice suscite compassion et sympathie dans le public.

Le 31 août, l’association a présenté un cahier de doléances: un salaire minimum de 225 fr. pour les plus de 20 ans, une augmentation de salaire de 30% et le paiement du plein salaire pendant le service militaire. (Il n’est pas encore question d’une protection contre la livraison des noms à la justice américaine.) Les banquiers ignorent ces demandes issues d’un collectif qu’ils jugent illégitime. Ils veulent bien discuter des rémunérations, mais seul à seul avec leurs employés. L’association insiste sur sa position d’interlocuteur et réclame une réponse d’ici au 27 septembre, sans quoi, dit-elle, «les employés se verraient contraints de cesser le travail, ce qui serait dommageable pour les banques, pour les autorités publiques et pour la place financière de Zurich». La réponse arrive le 25 septembre. C’est non.

Le gouvernement zurichois offre sa médiation mais les banquiers n’en veulent pas. Le dimanche 29 septembre 1918, l’association réunit ses membres à la Stadthalle. Près de la moitié sont présents. Ils votent la grève par 706 voix contre 29, et 18 abstentions. Ils ne reprendront le travail que lorsque toutes les banques auront reconnu leur association et auront accepté les hausses salariales.

Le lundi 30 septembre 1918, les piquets de grève sont installés devant les établissements tandis que les grévistes se rassemblent à la Stadthalle, où les rejoint une foule de sympathisants. Ici et là, la police intervient pour défendre les non-grévistes empêchés d’entrer dans leurs bureaux. Les affrontements prennent parfois une tournure brutale, comme devant la banque Leu. Mais le gouvernement a pris le parti de ne pas envenimer la situation.

Entre-temps, l’Union ouvrière, le cartel des syndicats zurichois, a affiché son soutien et pris en main l’organisation technique de la grève. Elle proclame que «l’employé de banque doit se considérer comme faisant partie du prolétariat à col dur pour donner du poids à ses revendications».

Les banques perdent le contrôle de la situation. Consternées, elles acceptent de parlementer avec l’association. Le lundi et le mardi, pendant que les négociations ont lieu sous l’égide du gouvernement, l’Union ouvrière paralyse Zurich. Même la NZZ est empêchée de sortir. Vers 17 heures, le mardi, le président de l’Association, l’avocat Springer, que le Journal de Genève appelle «le gréviculteur», apparaît au balcon de l’hôtel de ville: «Les banques ont signé», annonce-t-il sous les hourras de la foule. Le travail reprend le lendemain.

Les règlements de compte peuvent commencer. Dans une lettre au général Wille, le chef d’état-major Sprecher critique vertement la façon dont les autorités zurichoises ont géré la crise et regrette que la troupe n’ait pu intervenir plus fermement. Il conclut: «Ce qui est arrivé à Zurich le 1er octobre est rien moins que la capitulation de la puissance publique devant les masses révolutionnaires.» Sur le même ton, une communication des banquiers au Conseil fédéral dénonce la passivité du gouvernement zurichois, l’impréparation de sa police, les mensonges de la presse, le harcèlement des non-grévistes, tout cela faisant craindre pour l’Etat de droit. «Si, à l’avenir, les autorités n’empêchent pas ce genre d’événement avec la plus grande énergie, la vie et la propriété des citoyens, garanties par nos lois, seront remplacées par la violence nue de la populace déchaînée.»

Le 12 novembre 1918, 110 000 soldats se tiennent prêts à réprimer la grève générale déclenchée dans toute la Suisse par les syndicats et la gauche politique. Le 13, le Conseil fédéral publie un ultimatum: le mouvement doit cesser à 15 heures. Il cesse. Tout le monde a peur: les ouvriers de la répression, les bourgeois de la révolution, le gouvernement de la guerre civile.

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