Quel contraste! Le Temps publie deux interviews sur les questions de climat et d’énergie. D’un côté, l’ingénieur en énergie loin d’être un doux rêveur bercé d’idéalisme. Durant cinq ans, juste après l’accident nucléaire de Fukushima, Marc Muller a travaillé à l’Office fédéral de l’énergie (OFEN) où il a été chargé de la promotion de l’énergie photovoltaïque. Puis il a créé sa propre entreprise active dans la transition énergétique. Là, il est confronté aux réalités du terrain, qui sont particulièrement rudes en ce moment: alors que la Suisse vise la neutralité carbone à l’horizon 2050, il ne cache pas sa déception de voir un pays dont les responsables politiques n’osent pas dire l’immensité du retard qu’ils accusent sur leur feuille de route.

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De l’autre côté, une conseillère fédérale, Simonetta Sommaruga, dont on ne peut pas douter de ses convictions profondes. Un an après le cruel échec de la loi sur le CO2 en votation populaire, elle tente d’avancer sur un étroit chemin de crête. Elle cherche une nouvelle voie avec un contre-projet à l’initiative sur les glaciers, qui exige que la Suisse s’affranchisse de toutes les énergies fossiles d’ici à 2050. Sa marge de manœuvre est infime. L’an dernier, le peuple n’a pas voulu de taxes qu’il a jugées punitives. Mais dans la rue, le mouvement Renovate Switzerland, dont certains membres sont prêts à risquer leur vie en bloquant le trafic sur les autoroutes, lui rappelle l’urgence d’agir face au réchauffement climatique.

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Face à face, le regard un brin désabusé de l’ingénieur et le volontarisme de la magistrate, jusqu’ici freinée dans son élan par le souverain, ce peuple qui vote souvent avec son portefeuille. Dans sa grande interview, Marc Muller cible les problèmes avec une précision clinique: il n’y a pas qu’une pénurie d’électricité qui menace la Suisse dès l’hiver prochain. Même si les autorités s’assignaient le but d’assainir un million de bâtiments d’ici à 2040, l’économie ne pourrait pas suivre, car elle manque de bras et de matériaux. Ce n’est pas tout: la Suisse n’est pas non plus prête à former la main-d’œuvre dont elle a besoin, car elle n’investit pas dans la reconversion professionnelle.

Questions pointues, réponses floues

Simonetta Sommaruga est plus ou moins consciente de ces écueils, mais ses réponses restent floues lorsque les questions se font pointues. Et cela alors que pour la première fois, la ministre de l’Energie ne navigue plus face à des vents contraires. C’est triste à dire, mais il aura fallu le drame de la guerre en Ukraine pour que la Suisse découvre que son mode de vie dépend à 95% des énergies fossiles. Désormais, tout le monde veut installer des panneaux solaires sur son toit. Reste à savoir si cela suffira pour que la Suisse se mette enfin en marche ou s’il faudra attendre des coupures de courant, voire un black-out, pour réagir à la bonne échelle.

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