Le solaire, première source d’électricité du monde en 2040

Analyse

La prospective n’a pas valeur de prévision mais elle offre un cadre de réflexion indispensable à tout décideur. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) vient de rendre publiques ses perspectives technologiques 2014*. Alors que le climat est plutôt morose en matière de progrès sur le front climatique, l’évolution technologique, elle, est très encourageante. La progression des nouvelles énergies renouvelables est considérable, s’étend désormais à tous les continents et dépasse, dans le solaire, les prévisions les plus optimistes. Si le rythme devait se poursuivre, si les gouvernements accéléraient un tant soit peu leurs investissements pour s’émanciper des énergies fossiles (CO2), si les consommateurs réalisaient que les économies d’énergie sont rentables, alors le monde de demain serait durablement très différent de celui d’aujourd’hui.

Les énergies renouvelables représentent 20% du mix énergétique en 2011. «En 2050, elles pourraient représenter 65%», écrit l’AIE. A lui seul, le solaire (photovoltaïque) pourrait devenir la première source d’électricité de la planète en 2040, assurant 26% de la production. Dans un tel scénario, les émissions de gaz à effet de serre baisseraient de 50%, l’efficacité énergétique permettrait de limiter la croissance de la consommation et de réduire la part du pétrole de 30%. Et cela pour un gain économique final non négligeable de 71 000 milliards de dollars; économie colossale réalisée essentiellement par la baisse de consommation de gaz et de pétrole.

Bien sûr, je vous entends déjà: «Avec des si…». Mais c’est précisément tout l’intérêt du rapport de l’AIE. Aucun des chiffres évoqués n’est tiré d’un chapeau ou le fruit d’extrapolations fantaisistes. Il s’agit d’une révision périodique des prévisions de l’AIE, réévaluées à l’aune des progrès technologiques. L’AIE compare trois scénarios. Le premier prévoit une poursuite de la politique actuelle avec un relâchement supplémentaire dans la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre. Une telle politique nous mène tout droit vers un réchauffement global du climat de +6°C, le cauchemar assuré pour une majeure partie de l’humanité. Le second scénario nous est familier, c’est celui qui se déroule actuellement: on progresse, mais trop lentement. Il nous conduit vers un réchauffement de l’ordre de +4°C. Dans la synthèse de leur volumineux rapport, les experts de l’AIE, organisation connue pour être une institution conservatrice, privilégient le scénario qui tente de limiter le réchauffement climatique à +2°C, le plus responsable (celui qui fait l’objet d’un large consensus politique et scientifique) et, surtout, le plus intéressant économiquement. Car ce que démontre l’AIE, c’est que personne n’a intérêt à poursuivre une politique d’accroissement des hydrocarbures; si ce n’est les pays producteurs. Au contraire, la stabilisation de la consommation, l’utilisation plus rationnelle de l’énergie et l’accroissement des énergies vertes permettent de réduire fortement la facture énergétique, tout en réduisant les sources de pollution qui deviennent endémiques et dévastatrices dans les pays émergents.

En préambule, le rapport tord le cou à quelques idées reçues. La croissance n’induit pas forcément davantage de pollution. Au contraire, la trajectoire prise par les pays industrialisés montre que la consommation d’énergie diminue par unité de richesse produite. Des progrès considérables sont en cours en Inde et en Chine. Ces deux géants ont parfaitement conscience que leur survie économique dépendra de leurs capacités à réduire leur dépendance au pétrole et surtout à stopper la progression du charbon. La partie n’est de loin pas gagnée, mais certains indicateurs permettent d’être optimistes. En 2013, plus de la moitié des nouveaux parcs solaires ont été installés en Asie; plus de 150 millions de vélos et scooters électriques sont en service en Chine. Les voitures hybrides deviennent un standard dans ce même pays… L’Afrique, continent qui va connaître une forte croissance économique, devient le premier marché solaire et éolien…

Cette transition mondiale vers les renouvelables ne sera toutefois pas suffisante pour réduire les émissions de gaz à effet de serre; elle devra s’accompagner d’un assainissement des centrales à charbon et d’une neutralisation du CO2 qu’elles émettent en très grandes quantités. Les décisions que l’Agence américaine de l’environnement annoncera en juin pour limiter les nuisances du charbon pourraient bien être un tournant. Mais comme le montrent les projections chiffrées de l’AIE, le gros de l’effort devra être fourni par les économies d’énergie, un recours transitoire au gaz (dont la part augmente avant de reculer). Pour y parvenir, l’AIE – et c’est sans doute un message pour l’Europe – préconise une diffusion plus massive des pompes à chaleur pour le chauffage des bâtiments, notamment dans les pays qui se chauffent en majorité avec du pétrole ou du gaz naturel (l’Allemagne, par exemple). Pour l’AIE, cette substitution électrique permettrait de réduire la dépendance aux hydrocarbures, qui restera forte dans le domaine des transports, même si les biocarburants de 3e et 4e générations (réalisés à partir de déchets ou d’algues) vont progressivement prendre le relais. L’AIE ne croit en revanche pas au développement de la voiture «tout électrique», en raison des problèmes liés aux batteries.

L’énergie sous forme électrique continue d’augmenter de 17 à 25%, soit une augmentation de 80% dans le scénario de +2°C. Si la progression est très modérée dans les pays industriels, elle devrait être forte dans les pays en développement. Sans entrer dans trop de détails techniques, cela signifie annuellement que:

– la part du solaire doit tripler chaque année;

– l’éolien doit augmenter de 70%;

– l’équivalent de 15 grosses centrales à charbon et à gaz doit être équipé de systèmes pour neutraliser les émissions de CO2;

– il serait nécessaire de construire une vingtaine de centrales nucléaires chaque année.

Des chiffres qui n’ont rien d’extraordinaire et qui équivalent grosso modo à un doublement des investissements annuels dans les infrastructures énergétiques. C’est une question à 990 000 milliards de dollars. Nous en dépensons actuellement la moitié (420 000 milliards). Un scénario à +6°C chiffre les investissements à 760 000 milliards; autant dire que le pire des scénarios est le plus coûteux! * «Energy Technology Perspectives 2014» (ETP 2014), IEA, mai 2014.

Selon l’AIE, le scénario le plus ambitieux sur le plan climatique est aussi le plus rentable économiquement!

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