Dans les contes qu'ils aimaient à s'inventer le soir dans le sinistre cachot souterrain faisant office de foyer, Kerstin, Stefan et Felix, comme tous les enfants de leur âge, s'imaginaient combattant ogres, dragons et sorcières. Le bien terrassant toujours le mal à la fin, forcément.

L'ogre, pourtant, était bien réel. A la fois geôlier, père et grand-père, Josef Fritzl présidait aux destinées de cette «seconde» famille, obligée de vivre 2 mètres sous terre. Le patriarche de 73 ans avait enlevé sa fille Elisabeth à l'âge de 18 ans, en 1984, pour la violer à loisir dans sa cave. Des sept enfants nés de cette relation incestueuse, il en avait emporté trois avec lui, Lisa (15ans), Monika (14ans) et Alexander (12ans), avant de les adopter comme si de rien n'était. Jugés «moins pleurnichards», et donc moins susceptibles de révéler l'existence du cachot par leurs geignements, Kerstin, Stefan et Felix n'avaient pas eu cette chance. Leur calvaire a pris fin le 26 avril, après l'hospitalisation en urgence de Kerstin agonisante et les aveux spectaculaires du bourreau.

Conduits à la clinique psychiatrique de Mauer-Amstetten, Stefan, Felix, leurs frères et sœurs, leur mère Elisabeth et leur grand-mère Rosemarie, hébétés, ont été confiés aux bons soins d'une quinzaine de praticiens, médecins, psychiatres et psychothérapeutes, qui ont aussitôt établi comme absolue priorité la «réhabilitation de la famille». Les «retrouvailles», le matin du dimanche 27 avril, ont été «étonnantes», confie le DrBerthold Kepplinger, des trémolos dans la voix.

Un pavillon de 78m2 a été réservé aux Fritzl dans une aile du grand bâtiment de brique rouge, bordé d'arbres centenaires. Elisabeth, Stefan et Felix ont été logés dans une pièce sombre, aussi proche que possible de leurs conditions de détention, car «ils doivent encore s'adapter à la lumière du jour et surmonter leur absence de repères spatio-temporels», poursuit le médecin. Un aquarium semblable à celui qu'ils avaient dans leur cachot leur a même été apporté. Dans cette bulle si rassurante, Elisabeth fait la cuisine avec sa mère, reçoit la visite de ses deux frères et quatre sœurs, âgés de 35 à 50 ans, tandis que les enfants s'amusent sagement.

«Le temps passait très lentement dans la cave, et nous voulons maintenir ce rythme lent pour eux», explique Berthold Kepplinger, selon qui «la condition des anciens captifs s'améliore. L'air frais, la lumière du jour et un régime alimentaire équilibré leur font du bien».

Felix, notamment, est un véritable rayon de soleil pour ses frères et sœurs, plus marqués. Drôle, enjoué, il est de plus en plus éveillé, et totalement fasciné par le monde environnant. A sa sortie de la cave, lui et Stefan ont «bondi de joie en apercevant la lune», raconte un inspecteur, Leopold Etz. «Ils sont restés bouche bée, se retournant sans cesse l'un vers l'autre» tout en désignant l'astre céleste. Felix s'est alors tourné vers le policier, pointant un doigt interrogateur vers les cieux: «Est-ce que c'est Dieu, là-haut?»

Soumise à forte pression, l'équipe du professeur Kepplinger veut maintenir cette fragile petite tribu à l'abri des paparazzi. «La protection de la sphère privée de la famille est la première des priorités pour leur permettre un nouveau départ dans la vie», confirme le médecin. Le 30 avril, pour la première fois de sa vie, Alexander a pu fêter ses 12 ans avec toute sa famille.

Le malicieux Felix ne quitte pas sa mère d'une semelle, tandis qu'Elisabeth, prenant son rôle de mère en main malgré ses graves déficiences physiques, fait de larges efforts pour se rapprocher de ses deux grandes filles, Lisa et Monika, qu'elle n'avait plus vues depuis leur naissance en 1993 et 1994. Les sept patients «se sentent bien, vu les circonstances, ils se parlent beaucoup, ce qui est normal pour des gens qui ne se sont pas vus pendant si longtemps», précise le médecin-chef.

Pour la psychiatre Brigitte Lüger-Schuster, les membres de la famille Fritzl connaissent actuellement «une sorte de période de lune de miel», tandis que la prise de conscience de leur véritable situation ne se fera «que petit à petit». Il est probable en effet que «les enfants du dessous» resteront à jamais marqués par leur calvaire, traumatisés par les violences infligées à leur mère par celui qui se disait leur «protecteur». Il leur sera sûrement difficile de nouer des liens avec les autres: les enfants cloîtrés durant des années, bien qu'ils sachent lire et écrire, n'ont pas eu accès à l'éducation, à de véritables relations avec le monde extérieur et parlent leur propre dialecte, quasi incompréhensible au commun des mortels.

Au-delà de cette contrainte psychique, «les vastes pièces, le bruit, le sommeil, les autres humains constituent pour eux quelque chose d'étrange, auquel ils doivent s'habituer sans brûler les étapes, avertit Werner Schöny, directeur de la clinique Walder-Jauregg de Linz, en Haute-Autriche. Jusqu'à leur libération, les enfants n'avaient encore jamais gravi d'escalier, jamais pris le bus, n'étaient jamais allés faire des courses.»

La situation n'est pas non plus facile pour les «enfants du dessus». En plus d'apprendre qu'ils sont le fruit de l'inceste, ils risquent de souffrir de beaucoup de culpabilité d'avoir échappé à la condition des autres, d'avoir ignoré que leur mère, frères et sœur vivaient sous leurs pieds. Pour Lisa, Monika, Alexander, la question «pourquoi moi?» se posera tôt ou tard. Monika, considérée comme la plus sensible, semble éprouver plus de difficultés que les autres à accepter sa mère et ses «nouveaux» frères et sœurs.

«Il n'y a aucune fatalité, estime cependant le professeur Philippe Jeammet, psychiatre à l'Institut mutualiste Montsouris de Paris. L'homme a une capacité d'adaptation extraordinaire pour faire des horreurs ou pour s'en tirer.» Lisa, Monika et Alexander ont d'ailleurs déjà émis l'envie de sortir, de retourner à l'école, revoir leurs amis, pour renouer avec un semblant de vie normale. Ils pourront compter sur leurs camarades de classe qui ont participé à un rassemblement de soutien le 7mai, à l'appel du maire, Herbert Katzengruber. Sur de larges banderoles blanches déroulées sur la place centrale s'étalaient d'émouvants messages de solidarité: «Vous avez vécu l'enfer, maintenant nous vous souhaitons plein de lumière», «que le soleil brille pour vous tous», «nous sommes avec vous».

Natascha Kampusch s'est elle aussi portée à leur rescousse: cette jeune Viennoise de 20 ans, enlevée par un désaxé à l'âge de 10ans et séquestrée durant huit ans et demi avant de parvenir à s'échapper en 2006, est déterminée à «faire quelque chose» pour aider les enfants Fritzl. Soucieuse de se faire «voler la vedette» dans les médias autrichiens toujours friands de faits divers sordides, elle a annoncé qu'elle ferait un don de 25 000 euros à la famille et souhaite «beaucoup de silence» aux enfants Fritzl, qu'elle espère pouvoir rencontrer bientôt.

«Le temps panse toutes les plaies», ajoute la jeune fille, qui inaugurera un talk-show le 1erjuin sur une chaîne câblée autrichienne, Puls4. «Cette famille a beaucoup souffert, opine Berthold Kepplinger. Nous avons appris de l'affaire Kampusch [et de l'incroyable tempête médiatique autour de la jeune fille] qu'il fallait témoigner plus d'attention à la protection des victimes. Ce sont des êtres humains, des enfants, sûrement pas des animaux dans un zoo. Ils ont droit à la préservation de leur dignité.»

Attention aux «immenses dégâts» psychiques potentiels, prévient le psychiatre viennois Max Friedrich, qui traita le cas Kampusch et évoque «tout un faisceau d'émotions incontrôlées, qui pourrait nuire à la maturité sexuelle future [des enfants Fritzl], leur épanouissement sentimental ou encore leur aptitude à entretenir des relations romantiques». «Cela pourrait même conduire à toutes sortes de troubles, ajoute-t-il: frigidité, promiscuité, voire de nouveaux abus.»

Pour l'heure, et en attendant que Kerstin sorte un jour du coma, il importe aux médecins de Mauer que la famille reste aussi soudée que possible. La mieux placée pour réussir cette gageure, c'est Elisabeth elle-même, qui a 42 ans mais en paraît 20 de plus, selon la police. A peine sortie d'un épouvantable cauchemar, elle «possède très clairement une très grande force émotionnelle, explique Werner Schöny, sinon elle n'aurait jamais pu supporter le temps passé dans la cave». «Ses enfants ont été un facteur essentiel pour sa survie», renchérit le docteur Paulus Hochgaterrer, qui coordonne les soins aux victimes. Sans doute acceptera-t-elle la proposition faite par les autorités de changer de patronyme, pour se reconstruire ailleurs, sous une autre identité.

Restera à assurer leur avenir matériel, grâce à une campagne de dons lancée par le quotidien Österreich et à l'héritage de Josef Fritzl. Alors peut-être, une fois ces tracasseries réglées, trouvera-t-elle la force de faire comprendre à Kerstin, Stefan, Lisa, Monika, Alexander et Felix qu'ils ne sont en rien responsables de ce qui s'est passé, leur prouvant ainsi que l'amour maternel reste toujours plus fort que la tyrannie de l'ogre. Un peu comme dans les contes pour enfants.

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