Ma semaine suisse

Enfants de Moutier ou fils du Mittelland

Dans un environnement où le multiculturalisme est perçu comme un danger, pour pouvoir s’ouvrir vers «l’étranger», vers d’autres cultures, l'homme doit d’abord définir ce qui le constitue. Une semaine après le vote de Moutier, le regard de notre chroniqueur Yves Petignat

Emue aux larmes par les accents de l’hymne jurassien au cœur de Moutier et par l’appel aux «fils de la Rauracie à se donner la main», la chroniqueuse du Temps a répondu à sa manière à la question que posait la NZZ: «N’y a-t-il pas trop de cantons? En maintenir une douzaine ne suffirait-il pas?»

Relire: J’ignorais jusque-là que j’étais Jurassienne (chronique, 21.06.2017)

Les cantons ne sont pas que des circonscriptions administratives. Ils sont d’abord un espace vécu et que leurs habitants se sont approprié, un cadre culturel et identitaire, dit la chroniqueuse. Dès lors, dans le contexte actuel de retour aux frontières, la volonté de Moutier de se rattacher au canton du Jura n’a rien d’un archaïsme. Partout en Europe on assiste à la résurgence des phénomènes nationaux quand ce n’est pas, hélas, nationalistes.

Modifications territoriales

Au risque de manipulations de l’histoire. S’agissant du Jura, on relèvera l’invention romantique et controuvée d’une «Rauracie» fantasmée dont on a fait le creuset d’une identité jurassienne pour les besoins de la cause. Lieux d’enracinement, les cantons dans leur découpage historique offrent dès lors peu de prises aux critiques rationalistes et technocratiques. Les Suisses sont des pendulaires. Ils travaillent à Genève ou à Zurich, font leurs courses à Lausanne ou à Bâle avant de rentrer à Auvernier ou à Bienne. Les cantons auraient peu d’influence sur leur vie quotidienne. De plus, leur autonomie est faible, limitée par la législation fédérale toujours plus dense et les concordats intercantonaux. Ils sont trop petits en général pour faire face à leurs obligations en matière de santé, de sécurité ou de formation. Dès lors, leurs budgets, déficitaires, dépendent de la solidarité intercantonale.

Dans un environnement où le multiculturalisme est perçu comme un danger, pour pouvoir s’ouvrir vers «l’étranger» il lui faut d’abord définir ce qui le constitue

Tout cela est vrai. Il n’empêche qu’en septembre 2014 Bâle-Campagne a refusé par 68% des votants d’entamer une procédure de fusion avec Bâle-Ville. En 2002, quatre électeurs sur cinq dans les deux cantons rejetaient l’idée d’une fusion entre Vaud et Genève. Même hors du système fédéraliste les modifications territoriales font grincer des dents. En France, on n’intégrera pas le petit Territoire de Belfort (145 000 habitants) au département voisin du Doubs. Et ce n’est qu’après avoir obtenu la préfecture pour Strasbourg que l’Alsace a fini, en traînant les pieds, par accepter de fusionner dans la nouvelle région Grand Est.

Sentiment de sécurité

Elaboré en 2006 par les techniciens de l’Aménagement du territoire, le projet Territoire suisse divisait la Suisse en douze régions d’action dans lesquelles devraient théoriquement être définies les grandes stratégies de développement, de transport, d’utilisation du sol. Métropoles lémanique ou zurichoise, Arc jurassien, région Capitale Suisse, autant d’entités artificielles découpées selon des critères strictement économiques ou fonctionnels. C’est sur cette base que l’idée de réduire le nombre des cantons à une douzaine revient régulièrement. En oubliant que les communautés, comme les individus, ont besoin de points de référence aussi géographiques qu’historiques auxquels elles peuvent s’identifier. Et à partir desquels se développera leur sentiment de sécurité. On n’y peut rien, l’homme est un être spatial. Dans un environnement où le multiculturalisme est perçu comme un danger, pour pouvoir s’ouvrir vers «l’étranger», vers d’autres cultures, il lui faut d’abord définir ce qui le constitue. Après seulement, comme le canton du Jura tourné vers la sphère économique bâloise plutôt que vers la Suisse romande, il peut rendre ses frontières plus poreuses. Car qui chanterait «unissez-vous, fils du Mittelland»?


La précédente chronique d'Yves Petignat: Le départ de Didier Burkhalter, ou l'âne de Buridan

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