A mesure que le territoire contrôlé par le groupe Etat islamique se réduit, les familles affluent à Al-Hol, l’un des plus grands camps de réfugiés situé dans le nord-est de la Syrie, près de la frontière irakienne, qui regroupe surtout des enfants et des femmes. Ces personnes sont rejetées par le monde entier – beaucoup ne les considèrent même pas comme des êtres humains.

Les femmes que j’ai rencontrées ici sont malades, fatiguées, craintives, soucieuses, blessées, au bout du rouleau ou en deuil. Tout ce qu’elles ont, ce sont les enfants qui les accompagnent. Tout ce qu’elles désirent, ce sont les enfants qu’elles ont perdus. Quand vous leur demandez combien d’enfants elles ont, il y en a toujours un ou deux qui sont décédés. Alors les mères répondent: «J’ai quatre enfants, mais seulement trois sont avec moi.» Ici, la vie des enfants est comme suspendue. Pas d’écoles. Presque pas de services de santé. Un avenir compromis. Pourtant, ils n’ont pas choisi d’être placés dans cette situation et j’espère qu’ils ne seront pas trop pénalisés par les décisions de leurs parents.

Les mères dans le camp racontent des histoires horribles: les voyages de nuit en essayant d’éviter les tirs de sniper; un enfant qui pense ramasser de la nourriture et qui explose sur une mine lui arrachant les deux jambes. Une femme enceinte fuyant à travers un champ de mines et qui marche sur un engin explosif. Sous l’effet du choc et des blessures, son corps est entré en travail. Aucune femme ne devrait vivre un accouchement dans de telles conditions.

Ecouter sans juger

Je me suis souvent rendu dans le nord-est de la Syrie. Nous avons distribué des milliers de messages Croix-Rouge (des lettres permettant d’échanger des nouvelles familiales) et écouté les gens évoquer leurs souffrances. Mais nos moyens de les soulager sont limités.

Une femme m’a dit que cela faisait quatre mois qu’elle n’avait pas vu de pomme de terre. D’autres m’ont raconté qu’elles faisaient un semblant de soupe en bouillant de l’herbe. Toutes m’ont dit être piégées dans un monde où elles n’ont aucun pouvoir. Un jour, l’une d’elles s’est ouverte à moi comme si nous étions de vieux amis. J’avais passé des vacances dans son pays d’origine, qui ne ressemble en rien à Al-Hol. Elle avait tant à dire. Son récit n’était pas chronologique mais un flux continu de paroles. Elle avait besoin de parler à quelqu’un qui ne commence pas par lui demander son nom, son prénom et sa date de naissance. Un lien s’est créé. C’est de cela que les gens ici ont le plus besoin: quelqu’un qui écoute sans juger. C’est l’une des choses les plus importantes que le CICR puisse apporter à ces familles. Quel que soit leur passé, nous nous soucions d’elles. Ce sont des êtres humains et nous essayons de répondre à leurs besoins. On nous a posé sans cesse les mêmes questions: «Pensez-vous que mon pays va me pardonner? Est-ce que je vais pouvoir rentrer? Mes enfants pourront-ils aller à l’école?»

On ne trouve presque aucun homme de plus de 16 ans dans ce camp qui abrite pourtant des dizaines de milliers de personnes

Une demi-douzaine de délégués du CICR se sont entretenus avec les habitants du camp pendant plus d’une semaine, les interrogeant sur leurs besoins les plus pressants et les aidant à rétablir le contact avec leurs proches. Certains se trouvent toujours en Syrie ou en Irak, d’autres sont dispersés dans le monde entier. Nos priorités sont maintenant d’aider ces personnes à retrouver les membres de leur famille grâce au soutien des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, et de veiller à ce qu’elles aient accès à suffisamment de nourriture, à un abri et à des soins de santé.

Responsabilité des Etats

Un froid mordant règne sur la région. Certains n’ont même pas de tente et restent dehors, exposés aux éléments. Une vingtaine d’enfants seraient morts de froid ces dernières semaines. Ne pouvant pas se réfugier à l’intérieur, ils superposent autant de couches de vêtements qu’ils peuvent. Le CICR achemine des tentes et distribue chaque jour des milliers de bouteilles d’eau. Nous avons aussi construit une cuisine et recruté des personnes pour préparer des repas. Un simple repas chaud fait parfois toute la différence pour les familles en détresse.

Nous recherchons aussi des informations sur ceux qui se sont retrouvés séparés de leur famille: souvent des époux, des frères, des fils. On ne trouve presque aucun homme de plus de 16 ans dans ce camp qui abrite pourtant des dizaines de milliers de personnes. Cela fait beaucoup de proches disparus à localiser. Le destin de ces familles, venues d’Europe et d’ailleurs, est en jeu. Leurs pays d’origine ne peuvent pas leur tourner le dos. Aucun individu ne devrait être apatride ou abandonné à un sort incertain. La sécurité et la responsabilité sont importantes, mais traiter chaque personne de manière humaine l’est tout autant.

J’ai visité un grand nombre de camps en tant que délégué du CICR. Le plus souvent, les gens ont besoin avant tout de nourriture et d’eau. Al-Hol est l’un des rares endroits où le besoin de nouvelles familiales est presque plus important que le besoin de se nourrir. Tout ce qui reste à ces femmes, ce sont les enfants qu’elles ont auprès d’elles. C’est leur bien le plus précieux; leur mécanisme de survie. Les enfants de ce camp n’ont rien fait de mal. Leurs mères continuent d’espérer, envers et contre tout, qu’ils auront une chance dans la vie.

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