Dans un discours très attendu prononcé jeudi 15 avril au centre spatial Kennedy, en Floride, le président des Etats-Unis a enfin exposé sa politique d’exploration et redressé les aspects les plus négatifs du malheureux «plan» présenté par la NASA le 2 février dernier. Les partisans de l’«objectif Mars» restent cependant déçus.

En matière de destinations

Le président se rallie sans surprise à l’option «flexible path» proposée par la commission Augustine. Alors que l’initiative de son prédécesseur, en 2004, nommait la Lune et la construction d’une base lunaire comme objectifs, il abandonne très nettement ces choix («nous y sommes déjà allés»).

Ceci dit, bien que Mars soit maintenant désignée comme la destination, elle ne l’est qu’après de nombreux préalables technologiques ou étapes préparatoires. Selon une progression logique en termes d’exigences énergétiques et de durée, ces étapes seront: séjour en orbite lunaire, visite d’un point de Lagrange, visite d’un astéroïde géocroiseur, séjour en orbite martienne, atterrissage sur le sol martien. On est loin de la simplicité de la conception Mars Direct, même si on aboutit à un programme concret.

On doit s’interroger sur l’utilité de ces étapes, à commencer par l’envoi d’un équipage autour de la Lune. Il n’y accomplira rien que ne pourraient faire de simples instruments d’observation, et la démonstration de la faisabilité du voyage, plus de cinquante ans après Apollo 8, tombera complètement à plat. La mission vers un point de Lagrange, quant à elle, apparaît comme une mission vers nulle part. L’objectif d’y installer un dépôt de carburant pour de futures missions «vers la Lune, Mars et d’autres destinations» semble complètement farfelu (quel intérêt d’aller si loin chercher ce carburant?).

Par ailleurs, les diverses destinations lointaines, avec aller et retour sans escale sur Mars, posent le problème d’une durée accrue d’exposition aux radiations (la planète Mars et son atmosphère peuvent fournir en effet une protection certaine pendant le séjour en surface) et aussi celui d’une durée accrue d’exposition à l’apesanteur (toutes ces destinations, contrairement à Mars, ne pouvant fournir au mieux qu’une microgravité).

La seule étape intermédiaire qui serait significative en termes de maîtrise technologique et de connaissance scientifique est la visite d’un géocroiseur, mais elle ne répond pas pour autant aux soucis d’exposition aux radiations et à la microgravité (elle est donc en fait plus risquée qu’un voyage sur Mars, qui offre une pause à mi-parcours du voyage et un refuge en cas de difficulté).

En matière de contenu programmatique

Pour le lanceur lourd, il n’y a rien à espérer de recherches préliminaires. Les Américains ont déjà toutes les technologies en main pour le développer: ils peuvent s’inspirer du Saturn V construit en 1967, qui a été utilisé pour les programmes Apollo et Skylab. La recherche technologique se justifierait en propulsion spatiale (c’est-à-dire après le lancement, hors atmosphère), mais aucune allusion n’est faite à la propulsion nucléaire ou à la propulsion électrique de forte puissance.

Il est positif de vouloir tirer parti de l’acquis du développement en cours de la capsule Orion, en en dérivant une version allégée qui sera utilisée comme prototype de la future capsule interplanétaire, tout en servant de «canot de sauvetage» à la Station spatiale. Malheureusement cette capsule, dénudée par rapport à ce qui était prévu, sera le seul élément préservé de ces dernières années de travail et des 9 milliards déjà dépensés pour le programme Constellation. De plus, sa fonction de simple «canot» risque de perdurer au détriment d’autres utilisations plus intéressantes car il se confirme que la Station spatiale sera maintenue à bout de bras au moins jusqu’en 2020, et peut-être encore plus longtemps. Indépendamment de toute autre considération, cela représentera une pesanteur budgétaire non négligeable sur la durée, qui empêchera de conduire tout autre programme lourd.

Il manque par ailleurs à la «panoplie» dont le développement est envisagé des éléments essentiels (mais déjà étudiés sur le plan théorique) pour les voyages lointains, notamment le module d’habitation interplanétaire et la gravité artificielle. Le module sera nécessaire pour toute mission lointaine, à commencer par la mission géocroiseur. Il pourrait certes être développé à partir de l’expérience de la Station spatiale mais il faudrait le décider et il devrait être intrinsèquement lié à la mise au point d’un système de gravité artificielle par force centrifuge. Il faudra bien finir par travailler sérieusement à ce système si l’on veut que les astronautes arrivent en bonne santé et opérationnels sur Mars.

D’une façon générale, dans la plupart des domaines, soit par manque de connaissance des réalités techniques, soit pour légitimer le report des échéances, les travaux préparatoires sont soit mal ciblés, soit marqués d’une nécessité largement surévaluée. La maîtrise de la propulsion, des vols interplanétaires et des séjours longue durée dans l’espace, démontrée par la navette et les autres lanceurs, les sondes interplanétaires et les stations spatiales successives nous permettraient pourtant d’avancer dès maintenant de façon beaucoup plus pertinente et rapide.

En matière d’échéances

La plus déterminante des objections faites au plan de la NASA du 2 février était l’absence de toute indication sur des échéances permettant de donner consistance à une ambition qui, sans cela, surtout compte tenu de la mise en avant suspecte d’un programme préalable de recherche technologique indéterminé, risque de se transformer en simple velléité. On pourrait penser que le président Obama l’a compris puisqu’il a précisé des étapes: lanceur lourd à partir de 2015; mission géocroiseur en 2025, orbite martienne en 2035, puis débarquement sur Mars. En apparence, cela semble donner tort à ceux qui craignaient de voir la NASA s’enliser dans un programme technologique déstructuré par l’absence d’objectifs concrets.

Cependant, l’inquiétude demeure. En effet, l’expérience montre qu’une dilution des efforts dans le temps fragilise les programmes, d’autant plus lorsqu’ils supposent une continuité du soutien politique. Cet étalement les rend aussi immanquablement plus coûteux et moins productifs. Un programme plus dynamique ne nécessiterait pas davantage de ressources! Au contraire, il permettrait d’éviter des travaux préparatoires qui se révéleront en fin de compte inutiles, mais aussi de réduire le nombre d’objectifs intermédiaires, et donc celui des matériels et des opérations associés.

Le président a voulu montrer qu’il était attentif aux critiques engendrées par la présentation pour le moins désinvolte et bien mal préparée du 2 février. Ces protestations avaient, il est vrai, atteint une ampleur extraordinaire, aussi bien de la part des parlementaires (des deux bords), inquiets d’un abandon du leadership américain et des conséquences immédiates sur l’emploi, que de la part de figures historiques de l’espace ou que des associations de partisans de la conquête spatiale (dont la nôtre).

Il s’est prononcé vigoureusement en faveur de l’entreprise et on ne doit donc pas douter de ses bonnes intentions («Les programmes spatiaux ne sont pas un luxe pour les Etats-Unis, mais bien une nécessité»). Il était peut-être prématuré, dans le contexte économique actuel, d’afficher d’emblée une ambition réellement à hauteur des enjeux. On peut toujours l’espérer. Cependant, comme nous l’avons vu, la politique annoncée souffre à la fois de complications inutiles et de lacunes graves. En souhaitant que l’amélioration du contexte le facilite, notre préoccupation des années à venir sera de faire en sorte que ce programme se concentre sur l’essentiel avec des délais plus resserrés.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.