Nouvelles frontières

La Chine et le Japon s’engouffrent dans une dangereuse logique de confrontation. Au cœur du litige, il y a quelques îlots administrés par le Japon (Senkaku en japonais), mais revendiqués par la Chine (Diaoyu en chinois). Ils ne sont bien sûr qu’un prétexte. Le sort de ces rochers incarne des contentieux historiques, politiques et territoriaux beaucoup plus anciens remontant à la guerre sino-japonaise de 1895.

L’imbrication des troisième et quatrième économies mondiales avait jusqu’ici permis à la raison de l’emporter sur l’aventurisme. Mais le sentiment de déclin du Japon conjugué à l’exaltation de puissance d’une Chine qui doit engager de difficiles réformes menace de dégénérer en un conflit classique de deux nationalismes en quête d’exutoire. Le militarisme, dans l’un et l’autre camps, est à la mode, de même que la glorification des héros de guerre.

Ces jours-ci, des chasseurs chinois, japonais, mais aussi sud-coréens, sans compter des bombardiers américains, s’observent dans l’espace aérien des Senkaku/Diaoyu avec le risque de plus en plus grand d’un accrochage. Tous défendent leur propre interprétation d’une «zone d’identification de la défense aérienne». C’est la décision de Pékin d’étendre unilatéralement cette zone de souveraineté, il y a une semaine, qui a provoqué ce regain de tension. Mais le Japon et son allié américain sont largement co­responsables de la non-résolution du différend territorial portant sur ces îles depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Une simple poussée de fièvre comme les deux pays nous y ont habitués ces dernières années? Voyons ce que faisaient cette semaine les leaders japonais et chinois pendant que leurs pilotes jouaient des coudes au large des côtes. Shinzo Abe, le premier ministre révisionniste du Japon, a fait voter par la Chambre basse du parlement une «loi sur le secret» qui devrait sensiblement renforcer ses prérogatives. L’opposition dénonce un retour aux pratiques des années 1930.

De son côté, Xi Jinping, le secrétaire général du parti unique qui s’inscrit dans l’héritage politique de Mao, a effectué une visite de cinq jours dans la province du Shandong dont la péninsule pointe vers le Japon. Là, il a rendu hommage au sacrifice des combattants de la grande Guerre de résistance au Japon (Deuxième Guerre mondiale), il s’est incliné sur la tombe de Confucius et il a bouclé son tour d’inspection dans l’une des principales bases militaires du pays.

Pékin aussi bien que Tokyo viennent de créer un Conseil national de sécurité sur le modèle américain qui permet de mieux coordonner l’action en situation de guerre. De part et d’autre, des militaires, des journaux, des historiens distillent un discours martial et malsain. Comme si les deux pays s’installaient dans l’idée qu’une guerre devenait inévitable.

Une déclaration de guerre n’est sans doute pas à l’ordre du jour des états-majors. Mais Xi Jinping tout comme Shinzo Abe pourraient avoir intérêt à un accrochage qu’ils espèrent pouvoir circonscrire aux îles Senkaku/Diaoyu. Le leader japonais rêve d’amender la Constitution pacifique imposée par les Etats-Unis il y a soixante ans. Quoi de mieux qu’un échange de tir avec la Chine pour convaincre une majorité de Japonais encore réfractaires à l’idée. Le leader chinois doit s’assurer la fidélité de l’armée et l’union nationale pour imposer ses réformes. Il doit se souvenir qu’en 1979 Deng Xiaoping avait déclenché une guerre – perdue – contre le Vietnam dans le même esprit.

Après trente ans de retrait stratégique, il semble que la Chine soit prête à bousculer le statu quo dans le Pacifique ouest pour asseoir sa domination régionale, son espace vital. Si Pékin parvient à imposer son contrôle de l’espace aérien sur les îles Senkaku/Diaoyu, l’effet sera dévastateur pour l’ensemble des pays voisins qui ont des différends frontaliers avec la Chine. Derrière le Japon, c’est donc bien la pax americana qui est défiée. Les maîtres de Pékin affirment qu’ils ne commettront pas les erreurs de l’Allemagne de 1914 ou du Japon des années 1930. On aimerait en être certain.

Les maîtres de Pékin affirment qu’ils ne commettront pas les erreurs de l’Allemagne de 1914

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