«Vous reprendrez bien quelques lignes de maestro?» proposait ce lundi soir la toujours assez bien enlevée newsletter «Libé Culture», énumérant cette improbable filiation: «Schönberg, Bartok, Stravinsky, Cage, Chostakovitch, Stockhausen… Morricone? La panthéonisation du maestro aux côtés des révolutionnaires du XXe siècle a de quoi faire monter quelques mélomanes, telle Roselyne Bachelot [promue le même jour ministre de la Culture dans le cabinet Castex], sur leur tabouret, y compris chez les spécialistes de musiques de film qui argueront sans sourciller que [d’autres] ont plus à faire valoir, côté descendances, que le bouillonnant postmoderniste romain.»


Sur la disparition du maestro:


Pourtant, il se faisait une assez haute idée de lui-même malgré sa légendaire humilité, le caro Ennio, si l’on en croit cette citation un brin condescendante pêchée en 1993 par Le Nouveau Quotidien dans Les Inrockuptibles, à propos du rock’n’roll: «Cette musique est aux mains des jeunes qui ne savent rien faire du tout. Elle laisse trop de place au dilettantisme.» Et «je déteste ça», ajoutait celui qui savait qu’il allait mourir et a donc écrit son propre hommage que reprend La Repubblica:

Io sono morto, vado via senza disturbare

Foin du rock, donc, et plongeons avec Libération dans cette «œuvre immense, riche de plus de 400 bandes originales elles-mêmes bourrées ras-la-gueule de bombes à fragmentation […] et de centaines de canzoni popolari et autres pièces de musique absolue» qui persuaderont «pourtant le boulézien le plus réticent à ses accès de sentimentalisme: brillant au cœur du double tourbillon du modernisme et de la musique populaire enregistrée, Ennio Morricone aura inventé si fort et si souvent que le qualificatif de «géant» n’y suffit pas tout à fait.»

Car «Ennio Morricone a aussi composé d’innombrables musiques de films de série B, des films d’horreur et même quelques nanars érotiques, précise la RTS. L’un de ses genres favoris dans les années 60 et 70 était le giallo. Des thrillers très sanglants où le compositeur se lâchait dans les sonorités étranges de comptines pour enfants déformées portées par des chœurs effrayants comme dans Qui l’a vue mourir réalisé par Aldo Lado en 1972.» Ce qui ne doit pas faire oublier ceci, relevé par l’ex-président du Festival de Cannes:

Puis, des années plus tard, «en février 2016, il s’était arrêté au Hallenstadion, à Zurich – sa dernière visite en Suisse, se souvient L’illustré. Une heure et quelque de pure émotion, chair de poule en sus, garantie par quelques-uns de ses plus grands thèmes et la puissance d’un orchestre symphonique. Quelques notes de Morricone suffisent à réveiller le souvenir d’une scène, celle du gamin d’Il était une fois dans l’Ouest, contraint de jouer de l’harmonica en soutenant sur ses frêles épaules son frère aîné… pendu au bout d’une corde. Inoubliable»:

Ce lundi, les médias transalpins qu’a lus Courrier international ont rappelé qu’il avait «travaillé avec Brian De Palma, Quentin Tarantino et tant d’autres, mais [que] son nom restera toujours lié au réalisateur italien Sergio Leone». «Adieu Morricone, le compositeur du siècle», titre le Corriere della sera qui, «comme tous les autres journaux italiens, s’émeut de la disparition»: «Il est mort dans une clinique romaine des suites d’une chute. Il s’était cassé le fémur il y a quelques jours», rappelle encore La Repubblica, qui salue «un grand musicien, auteur des plus belles bandes originales du cinéma italien et mondial».

Comme le violoniste Renaud Capuçon qui a animé la vénération de la couronne d’épines du Christ dans Notre-Dame de Paris, à ciel ouvert et désertée par l’incendie et la pandémie du Covid-19 le 10 avril dernier, parmi ses nombreuses créations, le quotidien romain a choisi de rappeler la bande originale de Cinéma Paradiso, réalisé par le cinéaste sicilien Giuseppe Tornatore:

La Stampa de Turin écrit pour sa part que «de 1946 à aujourd’hui, l’homme a également écrit une centaine de morceaux de musique classique, c’était son activité principale depuis longtemps». Et d’indiquer, pour l’officialité, la réaction du président du Conseil, Giuseppe Conte, qui se souvient «pour toujours avec une reconnaissance infinie du génie artistique»:

Il nous a fait rêver et réfléchir, en écrivant des notes mémorables qui resteront indélébiles dans l’histoire de la musique et du cinéma

«Ennio Morricone est immortel!» aussi – avec point d’exclamation – aux yeux du compositeur français Benjamin Sire qui lui rend un hommage appuyé dans Le Figaro. Selon lui, «c’est un peu comme solliciter un homme d’Eglise pour commenter la mort de Dieu. Il y a quelque chose de sacrilège dans la démarche. Parce que […] jusqu’à la fin des temps ses notes résonneront en chacun de nous, parce que le cinéma ne meurt jamais quand il touche au sublime, au divin. Et si certains empruntent la voie sacerdotale après une révélation, nombreux aussi sont ceux qui auront épousé la carrière musicale à destination de l’audiovisuel pour marcher maladroitement dans les pas du maître italien.»

En imitant le coyote…

«Parfois, les gens m’interpellent dans la rue en imitant le coyote hurlant du Bon, la Brute et le Truand», s’amusait-il à dire, indiquent les quotidiens de Tamedia. «Alors, je me tourne et je réponds. Une façon comme une autre de se saluer.» Et «un geste barrière avant l’heure. Le petit homme au crâne quasi chauve et aux lunettes de fonctionnaire qui se faufilait sous le poncho mexicain de Clint Eastwood ou le veston de velours de Bébel était un aventurier novateur.» A propos de Paradiso sur la RTS ce lundi soir, quel hasard!, Arnaud Robert écrit encore qu'«on a rendu hommage à Ennio Morricone. Avec des invités tellement doués que ça fait peur. Merci Stéphane Lerouge, Christian Carion et Nicolas Julliard»:

Oui, «il était l’inventeur du son d’une époque, pour Les Inrocks aussi. L’émotion que provoque la mort d’Ennio Morricone va bien au-delà des amateurs de musique de film. Tout simplement parce qu’il est peut-être le seul compositeur identifié au cinéma dont certains morceaux peuvent être sifflés ou chantonnés par n’importe qui, et pas seulement par les cinéphiles.»

Par les footeux aussi, donc. L’Equipe rappelle qu’il était «un grand supporter des Giallorossi. Il se souvenait être allé pour la première fois au Campo Testaccio (le stade de l’AS Roma jusqu’en 1940), avec son père, le 2 octobre 1938 pour un Roma-Juventus (1-0). Un autre Roma-Juve comptait parmi ses meilleurs souvenirs: celui du 5 septembre 1993, quand les Romains s’étaient imposés 2-1 alors que Roberto Baggio et Gianluca Vialli avaient raté chacun un penalty pour la Juve.» Grands dieux, quelle époque…

«La tâche de la musique est très délicate, car c’est le seul art abstrait qui s’ajoute à ce que nous voyons, c’est-à-dire tout ce qui constitue la réalité», disait Morricone en 1992 à la Télévision suisse romande, dans un reportage d’Anne Cuneo qu’évoque confraternellement Le Devoir de Montréal. Il y définissait aussi le principe de son art: «Les meilleurs résultats expressifs d’une musique ne sont pas ceux qui soulignent une action, mais ceux qui donnent de l’importance aux choses que le dialogue ne peut exprimer»:

L’intériorité des protagonistes, la situation implicite et morale d’un film


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