De nombreux salariés sont employés sur des postes où ils n’ont rien à faire, ils s’ennuient et deviennent inemployables: c’est le syndrome de bore-out, le syndrome d’ennui au travail. Pourquoi? Une surprotection des salariés…

Si ce discours a suscité un large écho médiatique, suite à la parution de l’ouvrage de Christian Bourion, «Le Bore-out syndrome», il paraît facile d’en identifier les nombreuses limites.

Une ampleur contestable

Que des salariés puissent s’ennuyer au travail n’est pas contestable. C’est l’ampleur attribuée au phénomène qui n’est pas raisonnable: le bore-out concernerait 30% des salariés français. Or ce chiffre n’a été démontré par aucune étude sérieuse. La source citée par l’auteur est une étude, réalisée par un cabinet de recrutement sur un échantillon impressionnant (11 238 personnes, 7 pays) mais biaisé. En effet les répondants sont… des chercheurs d’emploi! Que des personnes qui répondent à un questionnaire sur un site de recherche d’emploi s’ennuient, cela n’étonnera personne! Mais cela n’indique en rien que cela puisse s’appliquer à la population au travail. Cette même étude laisse d’ailleurs entendre que le bore-out concernerait également 39% des Allemands!

Une étude sérieuse (Britton et Shipley, 2010) identifie que la proportion de 7524 salariés publics britanniques qui s’ennuient suffisamment au travail pour voir leur santé affectée s’établit plutôt autour de 2%, ce qui n’est pas tout à fait pareil…

Pour l’auteur, 30% de salariés sont en bore-out et 10% en burn-out. Cela veut donc dire que les 60% des salariés restant seraient hyper-productifs puisque le niveau de productivité français est comparable à celui de ses voisins… Une fois de plus, cela ne tient pas…

Le travail ne manque pas

Par ailleurs, la thèse centrale de l’auteur, selon laquelle le travail viendrait progressivement à manquer est pour l’instant contredite par les enquêtes conditions de travail menées régulièrement en France (INSEE, 1978 à 2013) et qui interrogent plusieurs dizaines de milliers de salariés: celles-ci montrent un accroissement important de l’intensification du travail (Dares Analyses, N° 049, 2014).

Ces mêmes enquêtes identifient, entre 2005 et 2013, «une intensification marquée dans la fonction publique française», ce qui contredit les propos de l’auteur indiquant que les postes sans activité concerneraient avant tout l’administration locale.

La cause de l’importance du bore-out? L’auteur cite le «décalage entre un droit du travail normatif extrêmement rigide, fondé sur une réalité dépassée, qui cible la satisfaction du besoin de sécurité et néglige le besoin de souplesse de l’activité économique». Il impute l’importance du phénomène français au «contrat de travail sur-sécurisé». Alors pourquoi ce phénomène est-il plus important en Allemagne? Pourquoi la France se situe-t-elle en dessous de la moyenne européenne? Ou trouve-t-on les analyses scientifiques qui montrent l’existence d’un lien entre bore-out et droit du travail? Outre l’enquête précitée, les données utilisées par l’auteur sont des témoignages de salariés qui s’ennuient, collectées sur des sites internet. La seule démonstration scientifique de l’ouvrage tient en une phrase: il y a des salariés qui s’ennuient au travail. Belle découverte!

Le sujet serait tabou? Vraiment?

Par ailleurs le sujet serait tabou. Effectivement les références scientifiques sont rares: en 2016, cela ne représente toutes langues confondues que 54 articles scientifiques ou ouvrages. Aucune de ces références (à une exception) n’a été publiée dans une revue internationale en management… Y aurait-il un vaste complot? Et pourtant les médias se sont emparés de la question avec gourmandise! Nous avons dénombré une soixantaine de mentions de cet ouvrage, en quelques mois, dans les médias francophones!

Le phénomène du bore-out n’est pas contestable, mais l’ampleur qui lui est attribuée tout comme ses prétendues causes relèvent de l’imposture, au service d’une vision particulière: le vrai problème de la santé au travail ne serait pas la souffrance mais l’ennui, les salariés ne feraient rien et la cause de tout cela serait la surprotection des salariés.

Dommage, il y avait mieux à dire sur la santé au travail.

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Emmanuel Abord de Chatillon est professeur des Universités, il dirige la Chaire Management et Santé au Travail, intervient auprès d’organisations publiques et privés, et pilote le Master Ressources Humaines de Grenoble IAE au sein de l’Université Grenoble Alpes, (abord@iae-grenoble.fr)

Céline Desmarais est professeure ordinaire à la Haute Ecole d’Ingénierie et de Gestion du Canton de Vaud, elle dirige le MAS Human System Engineering (celine.desmarais@heig-vd.ch)

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