Du bout du lac

Entre deux naïvetés, l'Europe

Dans la foulée du Brexit, les commentateurs conservateurs saluent un double sursaut, démocratique et national. Ils vont un peu vite en besogne

Ainsi donc le Brexit, comme le 9 février avant lui, serait la revanche éclatante d’un peuple muselé sur des élites qui ne l’ont que trop méprisé. La ritournelle est entonnée depuis une semaine dans la blogosphère conservatrice, de Pascal Décaillet à Uli Windisch, en la dépassant par la droite si c’est encore possible.

Aujourd’hui les Anglais, hier les Suisses: les citoyens auraient retrouvé une parole confisquée par des gouvernants aveugles et sourds, par des médias serviles et arrogants, par des libre-échangistes bornés. Les membres de ce triste club – que l’on fantasme unitaire et homogène – se seraient vu signifier un double rappel à l’ordre: sursaut démocratique et plaidoyer national.

Enfin. L’adverbe est décliné à l’envi. Enfin la Nation réhabilitée, enfin l’ordre supranational qui se délite, enfin les prémices de la Révolution conservatrice (sic). Le Brexit devient axiome et son message universel (cet universalisme-là dérange assez peu les champions souverainistes): laissez le «pays réel» (sic encore) s’exprimer, il vous dira que la Nation est son seul «espace de réalisation» (sic toujours).

Pour peu que nous leur rendions hommage – ils ont perçu le raz-le-bol des éclopés du libéralisme débridé plus vite que la Bruxelles bruxelloise  – nos chers nostalgiques de l’horizon national souffriront peut-être qu’on leur oppose deux ou trois réalités.

Le projet supranational, d’abord, n’est pas la négation de la Nation, mais son dépassement pour le bien commun. Si l’humanité a compris toute seule qu’elle avait collectivement intérêt à bannir le cannibalisme, il n’est pas totalement incongru qu’un même élan d’auto-préservation la pousse à brider des souverainetés trop souvent belliqueuses. En ce sens, le projet européen est moralement supérieur à sa négation.

Le sursaut démocratique, ensuite, ne parle pas d’une seule voix et ne dit pas tous les jours la même chose. Interrogez la jeunesse britannique, Messieurs, et demandez lui ce qu’elle pense de votre idéal national. Vous risquez d’être déçus. Et, tant qu’à faire, quand vous exigez le retour des contingents d’immigration en Suisse parce que le peuple souverain l’a voulu, souvenez-vous que ce même peuple souverain a plébiscité la libre circulation quelques années plus tôt.

Non, la révolution conservatrice n’est pas pour demain. L’Europe a du pain sur la planche et les générations futures n’ont pas fini de réinventer leur destinée commune, c’est vrai. Mais la naïveté des nouveaux oracles réactionnaires n’a d’égale que celle des ravis de la crèche du Marché unique.

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