Opinion

Entre les familles et l’école, un difficile exercice d’équilibriste

OPINION. Les élèves ingérables se trouvent à tous les niveaux scolaires, souligne Laurent Vité, président de la Société pédagogique genevoise en réaction à notre enquête sur le cycle d’orientation à Genève

Face aux classes infernales, les profs romands vivent un vrai cauchemar, écrivait Le Temps la semaine dernière. L’article décrivait la réalité de certaines situations au cycle d’orientation (CO). Il se basait sur un exemple extrême, mais il existe d’autres situations moins graves, tout aussi compliquées à gérer, plus nombreuses et qui touchent toutes les écoles du canton autant dans l’enseignement primaire que secondaire.

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En effet, votre enquête ciblait la tranche d’âge 12-15 ans, mais ces situations concernent tout autant l’enseignement primaire, les comportements ingérables d’élèves intervenant de plus en plus tôt. La souffrance de l’enseignant dans ces situations est d’être empêché de faire son travail auprès de tous les élèves de la classe, parce que son attention est captée par les problématiques d’un seul élève.

Derrière chaque élève, une famille

Un aspect que l’article passait sous silence est la relation avec les familles. Derrière chaque élève, il y a une famille et les enseignants savent que la réussite des élèves dépend en partie des bonnes relations entre les familles et l’école. Or, les relations humaines sont compliquées! Chaque famille a sa manière de voir l’école et l’apprentissage, selon l’expérience familiale ou personnelle des parents à l’école. Lorsque le passé scolaire des parents est chaotique ou parsemé d’échecs, leur rapport à l’école s’en ressent forcément.

Le monde du travail laisse de moins en moins de temps aux parents pour s’intéresser à l’école, au travail scolaire de leur enfant

Un autre point important est la disponibilité des familles pour entretenir les relations avec l’école. D’une manière générale, le monde du travail laisse de moins en moins de temps aux parents pour s’intéresser à l’école, au travail scolaire de leur enfant. De ce point de vue, la situation s’est rapidement péjorée depuis une vingtaine d’années. De plus en plus de familles ont besoin de deux salaires pour vivre, les familles monoparentales où l’adulte jongle entre ménage, travail et loisirs sont de plus en plus nombreuses.

Dans ce contexte, trouver des moments pour les entretiens avec les familles relève du casse-tête. Or, lorsque l’élève a un comportement problématique, l’enseignant doit chercher à construire une complémentarité d’action entre la famille et l’école pour l’aider à évoluer dans son comportement et cela prend du temps. Il ne s’agit pas de dire aux parents ce qu’ils doivent faire dans leur rôle parental, mais de mettre en discussion les constats, de les partager et de réfléchir à ce que chacun peut faire dans son champ d’action pour faire évoluer positivement la situation.

Responsabilité de l’enseignant

C’est vite dit! C’est plus compliqué à mettre en place. De plus, il y a des parasites, au moins potentiels, dans la recherche de solutions: la souffrance des parents qui entendent que leur enfant ne se comporte pas bien; l’agacement de l’enseignant qui a «tout» essayé et qui est au bout; la difficile recherche de pistes de travail originales pour dépasser la difficulté; les services d’aide chroniquement débordés ne pouvant pas prendre en charge une situation de plus. Autant d’éléments qui peuvent empêcher le dialogue de s’instaurer. Les situations les plus difficiles à gérer sont celles où les parents n’entrent plus en dialogue, même conflictuel. Un cas extrême a récemment défrayé la chronique à Genève où le département a dû interdire de préau des parents en rupture radicale avec l’école.

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Développer et maintenir le dialogue dans ces situations est un exercice délicat, a fortiori lorsque l’élève est «ingérable». La responsabilité de l’instauration et du maintien du dialogue est du ressort de l’enseignant, parce qu’il est le professionnel de la communication, ce qui n’est pas forcément le cas des parents. Un exercice difficile, mais incontournable afin de mobiliser toutes les ressources nécessaires pour espérer dépasser la difficulté et sortir de certaines impasses. Les départements romands seraient bien inspirés de réfléchir à la meilleure manière de soutenir les enseignants dans ce difficile exercice.

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