Hexagone Express

Entre politiques et médias, un bal des menteurs très français

Diaboliser les médias et se présenter comme leur victime est devenu le meilleur moyen d’exister pour le personnel politique français. Une preuve de plus de la crédibilité en faillite des deux corporations, estime notre correspondant à Paris Richard Werly

Qu’il devait être agréable d’être jadis journaliste politique en France! Quelques chroniqueurs patentés monopolisaient alors les confidences des hommes (surtout) et des femmes (bien peu) de pouvoir. L’on s’invitait à la maison. L’on distillait des confidences annotées par les échotiers sur de petits carnets. La consanguinité entre journalistes et politiques n’était pas un problème. La transparence n’était pas une pseudo-religion. On se tuait, puis on se réconciliait. Le théâtre de la vie publique hexagonale – en fait parisienne – sentait bon le vaudeville, riche en alcôves et en embuscades. Giscard, Chirac et Mitterrand étaient de sacrés bons clients. Le chasseur hautain. Le bonimenteur assassin. Le sphinx redouté.

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Ce quasi-paradis est au cœur du très piquant «Nous avons fait l’amour, vous allez faire la guerre» (Ed Albin Michel) de l’ancien éditorialiste Jean Bothorel. Dans ce journal qui ballade le lecteur du domicile de Giscard au château de Canisy – manoir prisé des élites parisiennes de gauche comme de droite pour des week-ends tous frais payés par on ne sait qui – l’auteur nous raconte les dessous de ce qui fait aujourd’hui le mal médiatique français. Une connivence de tous les instants entre journalistes, élus, ministres et barons des affaires. Un cynisme à (presque) tous les étages. Jean Bothorel, qui fut licencié du «Figaro» alors dirigé par Franz-Olivier Giesbert, a pour lui l’avantage d’avoir toujours aimé «chier dans les bottes» de ceux qui le prenaient pour un vassal. On se délecte donc de ses règlements de compte. Mais une fois le livre reposé, la migraine survient: la piscine médiatico-politique française a toujours été sacrément saumâtre.

«Nous formions une sorte de zoo»

Pas étonnant, dès lors, que les hommes et les femmes politiques d’aujourd’hui s’en prennent aux médias. Leurs attaques sont le fruit d’un désamour. Hier, alors que l’Internet n’avait pas affolé toutes les boussoles, les ténors de droite ou de gauche savaient d’où provenaient les coups. Ils maîtrisaient les contre-feux. Ils avaient le temps de préparer leurs démentis, et ne se privaient pas d’intimider les impétrants. Les politiques, surtout, avaient le sentiment d’avoir en face d’eux des animaux presque semblables. On se tuait à découvert. Puis l’on pansait ses plaies ensemble, parfois au lit. Résumé d’un actuel ministre sexagénaire: «Nous formions une sorte de zoo rempli d’animaux féroces, mais domestiques. On ne cherchait pas à s’éliminer. On s’employait à profiter au mieux les uns des autres…»

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Un autre livre paru ces jours-ci montre combien le zoo est désormais rempli de bêtes sauvages. Dans «Les journalistes ne devraient pas dire ça» (Ed de l’Artilleur), Gilles Gaetner liste toutes les dérives médiatiques et journalistes françaises. En un mot, sa thèse est la suivante: la cohabitation «vivable» a viré au mélange des genres fatal, parce que les journalistes ont perdu les pédales et que les politiques, manipulateurs, ont logiquement pris peur.

Suspicion méchante

Les premiers, aspirés par la machine infernale de l’actualité en temps réel, ont cessé d’être des observateurs critiques pour devenir des agitateurs du marché de l’information. La suspicion méchante a remplacé la confiance exigeante. Les seconds, ayant vu leur réservoir d’illusions gaullistes et mitterrandiennes épuisé par la mondialisation et le choc des réalités économiques et financières, ont choisi d’être des valeurs spéculatives au lieu de rester des repères. Le journaliste, ou plutôt l’émetteur d’information, a cessé d’être un partenaire pour devenir un faire-valoir. On le flatte. On le convoque. On l’utilise. Chaque élu s’est mis à fonctionner comme un titre boursier. A la hausse un jour. En chute libre un autre. En espérant bien sûr voir augmenter sa valeur et attirer plus d’investisseurs. La mode de «l’infotainment», importée des Etats Unis a achevé le tableau. Puisque tout le monde veut du spectacle, tout le monde s’y est mis.

Les journalistes français se sont parallèlement rapprochés des juges, ouvrant leurs colonnes à des révélations sur les sombres dessous de la République. Des scoops avérés, mais trop souvent donnés clef en main par des magistrats désireux, eux aussi, de régler leurs comptes et de ne plus voir leur indépendance foulée aux pieds. La justice, qu’on le veuille ou non, s’est dès lors retrouvée encore plus instrumentalisée, soupçonnée. Plusieurs magistrats réputés, à preuve, se sont ensuite eux-mêmes lancés en politique. Pas étonnant qu’aujourd’hui, entre politiques et médias en France, le vieux bal des menteurs accouche d’une valse aussi tragique.


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