Incidences

Suisse-France: la paix retrouvée

La récente rencontre entre Didier Burkhalter et François Hollande, respectivement président de la Confédération et président de la République française, a donné lieu à des commentaires divergents en Suisse romande et à Zurich. Pour la presse romande, le sommet de Paris a permis de dissiper les nuages qui s’étaient amoncelés entre les deux partenaires et de franchir une nouvelle étape plus confiante dans les rapports franco-suisses. Pour la NZZ, au contraire, la relation reste empreinte d’une certaine fraîcheur. Aucun accord n’a été conclu dans le domaine fiscal et bancaire, et l’appui de la France aux positions suisses sur l’UE et la migration reste mesuré. Cependant, l’annonce de la visite d’Etat de François Hollande en Suisse en 2015, la constatation des progrès accomplis par la Suisse en matière d’échange automatique d’informations fiscales, le tableau réaliste dressé par l’hôte de l’Elysée des échanges économiques entre les deux pays témoignent de la consistance du dialogue entre les deux présidents. Sur tous les sujets, y compris l’aéroport de Bâle, des négociations sont en cours et la visite présidentielle prendra tout son sens lorsque ces efforts auront abouti.

Il convient de replacer l’entretien du 30 octobre dernier dans son contexte. Depuis 2004, c’est la septième fois que les présidents des deux pays se retrouvent pour un entretien de travail d’une à deux heures. Le président Chirac a vu chaque année son collègue suisse, le plus souvent à l’Elysée. Le président Sarkozy a rompu avec cette pratique après 2007. Il ne faisait montre d’aucune patience pour les petits Etats en général, et était animé d’un double ressentiment envers la Suisse: les fuites sur sa vie privée mouvementée, à la fin de sa campagne électorale pour la conquête de la présidence de la République en 2006-2007, provenaient pour la plupart de la presse suisse, nourrissant sa colère avant, pendant et après sa présidence!

D’autre part, il était déterminé à réduire le secret fiscal et il s’en est pris à la Suisse sous cet angle-là, sur le plan bilatéral, au G20 et à l’OCDE et au sein de l’Union européenne qu’il l’a présidée en 2008.

C’est bien la visite d’Eveline Widmer-Schlumpf à François Hollande le 7 décembre 2012 qui a permis aux deux pays de renouer dans un climat apaisé et plus conforme aux canons de la diplomatie et du bon voisinage. Cette rencontre marque un véritable tournant dans l’histoire récente des relations franco-suisses. Elle a bénéficié de plusieurs changements protocolaires – il s’agissait d’une vraie session de négociation, au cours de laquelle on a pu aborder pour la première fois à cet échelon le fond des problèmes bilatéraux, suivie d’une conférence de presse conjointe.

Le même modèle a été appliqué le 30 octobre dernier. En ce sens c’était donc une rencontre… normale. Les deux parties ont pu faire le point sur l’état des questions ouvertes et indiquer leurs attentes pour l’avenir. L’annonce de la visite d’Etat est un signal important de retour à la confiance et une démarche exceptionnelle. Il faut savoir que dans la computation française, c’est la première visite de ce type depuis la venue de François Mitterrand en 1983, celle de Jacques Chirac en 1998 ne comptant que comme «visite officielle».

A cet égard, il faut relever également l’indication que les deux pays sont en train de mettre au point une déclaration conjointe sur la coopération fiscale et l’accès au marché bancaire. Ce texte devrait mettre un terme aux tensions survenues sur ce terrain et couper l’herbe sous les pieds des politiciens de chez nous qui sont adeptes du dénigrement systématique de la France. Mais on pourrait aller plus loin.

Au cours de la conférence de presse qui a suivi les entretiens de l’Elysée, le président Burkhalter a fait état de la coopération diplomatique et politique entre la Suisse et la France, notamment à l’ONU, dans le domaine des droits de l’homme et de la lutte contre l’épidémie Ebola. La France a porté au Conseil de sécurité, dont elle est membre permanent, l’idée de restrictions volontaires à l’exercice du droit de veto, donnant ainsi toute sa valeur à une préoccupation déjà exprimée par la Suisse. Ce volet politique de la coopération entre les deux pays mérite d’être développé. Des échanges de vue réguliers sur les points à traiter à l’Assemblée générale des Nations unies, sur les développements au sein du Conseil des droits de l’homme, sur la sécurité en Europe et la menace terroriste, sans parler du Sahel, de l’Iran ou du Moyen-Orient apporteraient encore plus de substance à la coopération politique. Il n’est d’ailleurs pas exclu que l’un ou l’autre de ces points ait été abordé lors de la rencontre du 30 octobre 2014.

A la déclaration envisagée sur les questions fiscales devrait correspondre une déclaration sur le renforcement de la coopération politique entre les deux pays. Il ne s’agit pas d’un communiqué à la soviétique, mais d’un texte qui fonderait une réflexion et des échanges dans des domaines d’intérêt commun, concrets et spécifiques. La signature d’un tel document donnerait une dimension politique accrue à la visite d’Etat de François Hollande l’an prochain.

La coopération politique entre Berne et Paris dans le cadre de l’ONU pourrait être renforcée. Un accord dans ce sens donnerait encore plus de poids à la visite de François Hollande en 2015

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