Hexagone Express

Entre technocrates et chaînes d’info, une France ingouvernable

OPINION. D’un coté, une nuée de jeunes technocrates français plus préoccupés par leur carrière que par la réussite du quinquennat. De l’autre, quatre chaînes de TV dont les images en boucle distillent angoisse et sentiment de crise profonde. Un piège français trop parfait…

L’heure est venue de tirer les leçons. Fin d’année. Epuisement progressif des «gilets jaunes». Promesses sociales d’Emmanuel Macron. Démarrage imminent d’un «grand débat national» sur les institutions, démocratie directe incluse. Encore quelques jours, et cette fin 2018 sera à conjuguer au passé. Autour, côté politique, d’une interrogation que mon collègue Alain Campiotti a fort bien résumé dans sa percutante chronique du 13 décembre, «Une étrange déroute»: comment ce quinquennat si prometteur a-t-il pu dérailler si vite et à ce point?

Quelles leçons donc? Quel bilan de ces dernières semaines pendant lesquelles la présidence Macron s’est délitée en mode accéléré, face à une résistance populaire spontanée, désorganisée et fragmentée devenue peu à peu un rempart imprenable? A force d’écouter parlementaires, conseillers ministériels, observateurs de la scène politique française et journalistes habitués à arpenter les barrages et ronds-points de la France des «gilets jaunes», deux réflexions remontent clairement à la surface. Tels des icebergs qu’une Macronie politique trop sûre d’elle – et donc aveugle – a fini par percuter de plein fouet, crevant sa ligne de flottaison.

Qui gouverne ce pays?

La première réflexion porte sur la conduite, en France, des affaires gouvernementales. Elle peut se résumer à une question simple: qui gouverne ce pays? Or la réponse reste bien éloignée des promesses de «disruption» faites par le candidat Macron, résolu à promouvoir de nouveaux talents publics issus de la société civile. Tous les témoignages concordent: la Macronie s’est embourbée dans la technocratie. Oubliée, par exemple, la volonté affichée de changer d’emblée les directeurs d’administration centrale (comme cela se fait aux Etats-Unis), pour faire place neuve à de nouveaux talents. L’énarque Emmanuel Macron a calé net devant l’obstacle. Les caciques ont sauvé leur peau.

Plus pernicieux encore: la réduction des cabinets ministériels à moins d’une dizaine de collaborateurs – présentée comme une prime à «l’efficacité» – s’est vite transformée en champ de mines pour les ministres novices, plus habitués au monde de l’entreprise ou des médias qu’à celui de l’administration. La haute fonction publique a pris le contrôle des dossiers. Les conseillers ministériels restants ont vu leur pouvoir décupler, sans aucun contrôle effectif de la réalité de leur travail.

La surchauffe législative – le président avait promis d’aller vite et de boucler les réformes en deux ans – a fait le reste, noyant l’inexpérimentée majorité de députés «La République en marche» sous un flot de textes mal bouclés, hâtivement préparés ou truffés de bombes à retardement…

Le radar s’est affolé

La leçon la plus étonnante porte sur la personnalité d’Emmanuel Macron. Incarnation de l’élite administrative française, ancien secrétaire général adjoint de l’Elysée sous François Hollande, ce président quadragénaire semblait paré pour affronter ses pairs de la technocratie. On le croyait avisé, capable de faire régner «sa» loi, de déceler les chausse-trappes, les demi-mesures, les conservatismes qui empêchent le pays de se réformer. Erreur.

Grisé par ses velléités «jupitériennes», accaparé par ses déplacements incessants à l’étranger, en butte à la rigidité (et à l’efficacité) du premier ministre, Edouard Philippe, issu de la droite, le chef de l’Etat a peu à peu perdu de vue ces réalités sociales et territoriales qui constituaient dès le départ sa faiblesse de jeune dirigeant jamais élu. Il n’a pas réactualisé son diagnostic. L’Elysée a perdu ses «capteurs». Le radar s’est affolé.

Vient ensuite la détérioration du climat politique français. Je ne peux m’empêcher, pour ma part, d’y voir la conséquence d’une problématique prolifération: celle des chaînes d’information en continu. La France en compte quatre, record européen: BFM TV, LCI, CNews, Francetvinfo. Un déluge d’images en boucle, accru par le raz de marée des réseaux sociaux contaminés par les «fake news».

Hystérisation médiatique permanente

L’universitaire Dominique Wolton, auteur de Communiquer c’est vivre (Ed. le Cherche Midi), a raison lorsqu’il explique à La Dépêche du Midi: «Ce n’est plus de l’information mais du voyeurisme et de l’angoisse. Les chaînes d’information et les réseaux sociaux sont devenus le couple maudit.»

Résultat: ce pays angoissé qu’est la France – dont la population consomme le plus d’antidépresseurs au monde – est en état d’hystérisation médiatique permanente. Chaque manifestant veut passer à l’écran pour défendre ses acquis et crier son mal-être. En un an, ce pays n’a pas basculé. Il est devenu encore plus dur à gouverner autrement qu’en reculant.

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