Opinions

Entre Ziegler et les droits de l’homme, il faut choisir

Pierre Weiss, sociologue, vice-président du Parti libéral-radical, estime que Jean Ziegler, trop longtemps ami du colonel Kadhafi, n’a plus sa place au comité consultatif du Conseil des droits de l’homme. Si lui-même ne démissionne pas, la conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey doit le lâcher. Par cohérence et pour ne pas mourir de honte

Avec le mandat d’«expert» de Jean Ziegler au sein de la commission consultative du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, la Suisse affronte une nouvelle contradiction où l’aveuglement de ses autorités l’a naguère fait tomber.

Peut-on dorénavant, devant les Nations unies, condamner de la bouche droite, celle de la conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey, «les crimes contre l’humanité» commis en Libye par Kadhafi et ses séides? Peut-on en même temps y laisser s’exprimer la bouche gauche de Jean Ziegler, ci-devant ami du dictateur, membre du jury et récipiendaire du Prix Kadhafi dit «des droits de l’homme»? Voilà le nœud que les responsables politiques de ce pays doivent dorénavant trancher, voilà un oxymore à éliminer. Différentes solutions sont ouvertes.

Une chose est certaine: en retarder l’échéance ne fera qu’en augmenter le coût. Un coût fait de discrédit pour la présence de la Confédération au sein des organisations internationales, d’effet dévastateur pour sa réputation dans les pays libérés ou en libération du sud de la Méditerranée. Le temps du blanchiment de réputations usurpées est terminé.

L’histoire est faite de retournements sans pitié. Un chapitre supplémentaire de la Nouvelle histoire de la Suisse et des Suisses est en train de s’écrire; les démystificateurs obsessionnels du passé national ne s’y attendaient probablement pas.

Suivant de peu la mise en cause du refuge financier suisse, voici la saga d’un compagnon de route des mouvements de libération des peuples opprimés et surtout de leurs dirigeants. Ce compagnonnage l’a amené à faire preuve d’un esprit critique à géométrie variable; il a ainsi peiné à discerner dans la chenille des ex-libérateurs le papillon des dictateurs une fois arrivés au faîte du pouvoir. Fidélité aux hommes, à ses propres idéaux, refus de reconnaître ses erreurs d’analyse, aveuglement dû à une excessive proximité avec le pouvoir et ses hochets inconnus du peuple, difficile de trancher ici entre plusieurs explications.

Peu importerait si les événements libyens n’avaient été mis à profit par Jean Ziegler pour tenter de se refaire médiatiquement, avec une rare indécence. Le moment est donc propice pour poser trois questions et y apporter des réponses.

1. Jean Ziegler a-t-il cofondé et été membre du jury du Prix Kadhafi des droits de l’homme en 1989? Oui, selon le socialiste marxisant qui y a vu une réponse au Prix Nobel, «une humiliation permanente pour le tiers-monde». Non, selon le même plus tard et surtout aujourd’hui.

Trois voies de sortie de cette contradiction: a) il n’en a pas été membre à l’époque et a menti; b) il en a été membre au début, mais en a été exclu ou a quitté ce jury par la suite; c) il en est membre depuis le début, mais prétend le contraire. Par exemple parce qu’il ne supporte pas que soient mises en évidence ses accointances avec les dictateurs qui ont asservi des peuples sur cette planète, au nom d’idéologies «de libération», de la Corée du Nord de Kim Il-sung à l’Ethiopie de Mengitsu, du Zimbabwe de Mugabe au Cuba de Castro.

2. Jean Ziegler s’est-il vu attribuer en 2002 le Prix Kadhafi des droits de l’homme? Non, selon l’intéressé qui prétend l’avoir refusé comme il l’aurait fait de tout prix. Sauf qu’il avait reçu antérieurement plusieurs autres décorations étrangères et, en 2005, un Swiss Award décerné par la SSR. Oui, selon des médias étrangers qui ont rapporté, coïncidence, sa présence à Tripoli le jour où le prix lui a été décerné, ainsi que selon l’agence de presse officielle libyenne Jana News.

3. Jean Ziegler a-t-il encore sa place, en qualité d’expert élu jusqu’en 2012, au comité consultatif du Conseil des droits de l’homme des Nations unies? Oui, s’il s’agit de disqualifier de l’intérieur cette institution onusienne. Non, si la Suisse entend regagner un peu de la crédibilité mise à mal par l’affaire des otages libyens, selon des documents rendus publics sur WikiLeaks.

Comparaison est parfois raison. Sir Howard Davies, directeur de la très renommée London School of Economics (LSE), a dû démissionner le 4 mars 2011 pour avoir accepté 1,8 million de livres d’une fondation dirigée par Saïf al-Islam Kadhafi, un des fils du satrape libyen. Et de classer avec dignité et humilité l’acceptation de ce montant comme l’une de ses «erreurs de jugement» face à la Libye.

Il est grand temps que le professeur honoraire Jean Ziegler qui réclame des autres, singulièrement de la Suisse, de ses entreprises et de ses adversaires politiques, une éthique au-dessus de tout soupçon fasse preuve de pareille transparence et exigence avec lui-même. Et qu’il comprenne, comme ses amis les dictateurs, qu’après avoir eu quelque fraîcheur, certaines idées tournent au rance.

A défaut, il reviendra à la responsable du Département fédéral des affaires étrangères – qui va jusqu’à menacer de plainte pénale le clan Kadhafi pour kidnapping de citoyens suisses – de mettre de l’ordre, de la cohérence et de la respectabilité dans la représentation suisse auprès des organisations internationales. Seule ou avec l’aide du parlement, qui pourrait lui donner le coup de pouce nécessaire.

Le blanchiment en famille reste en tout état de cause préférable à une enquête interne à l’ONU qui pourrait montrer que Jean Ziegler a violé les règles éthiques de l’organisation.

C’est dire si le moment est venu de trancher dans le vif. Pour ne pas mourir de honte.

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