Du bout du lac

Les éoliennes, les oiseaux, les chats et moi

OPINION. Peut-on, faut-il comparer les avicides perpétrés par les félins, avec les avicides perpétrés par les aéromoteurs? Entre morale et rhétorique, notre chroniqueur s’interroge…

Par-delà le petit théâtre des ambitions, la politique offre à qui l’observe une source intarissable de plaisirs coupables. En tête desquels se place le spectacle de la dialectique en action. Rien n’est plus fascinant qu’une joute argumentaire, surtout quand la mauvaise foi le dispute au spécieux.

Syllogismes alambiqués ou contre-vérités assénées comme des uppercuts: tous les moyens sont bons pour avoir raison. Il en est ainsi depuis que la rhétorique est rhétorique, de Protagoras à Kevin Grangier. Qu’importe l’argument, pourvu qu’il fasse mouche.

Notre siècle ayant décidé de ne rien faire comme les autres, il a choisi d’étoffer la panoplie du rhéteur. En plus des anathèmes de toujours, les lutteurs du verbe peuvent désormais se jeter à la figure tout ce qui leur passe par la main. En 2019, vous pouvez gagner un combat politique à coups de grenouilles ou de chauve-souris. Parfaitement.

Je dois cette découverte à l’œil attentif de Claude Ansermoz, rédacteur en chef de 24 heures. Qui n’a pas manqué de relever cette phrase, lâchée en plein débat sur les éoliennes au Grand Conseil vaudois: «Par exemple concernant le danger pour la biodiversité: vous dites qu’une éolienne tue 100 oiseaux par année. Un chat en tue cinq par an et la Suisse compte un million de chats, pour seulement 37 éoliennes.»

Cette punchline littéralement bestiale du libéral-radical Nicolas Suter (qu’il soit ici remercié), ouvre un vaste champ des possibles interprétatif. Première option, l’approche arithmétique. Les éoliennes de Suisse tuent 3700 oiseaux par an, quand, dans le même temps, ces serial killers de chats font cinq millions de victimes. Par amour des volatiles, célébrons donc Eole et exterminons les chats.

Autre option, l’approche morale, avec un nouveau conflit entre déontologues et utilitaristes. Suivant Bentham et considérant les animaux comme des êtres sensibles, les utilitaristes ne laisseraient massacrer 3700 oiseaux qu’à la condition expresse que leur mort tragique contribue davantage que leur survie au bonheur du plus grand nombre. Ils diraient donc un petit oui aux éoliennes, pour autant qu’elles soient efficaces. Les déontologues, eux, poseraient avec Kant une question préalable: l’avicide éolien est-il un accident ou un acte de cruauté? Dans le premier cas de figure, ils diraient oui aux hélices, mais loin des routes migratoires. Dans le second, ils les interdiraient, considérant qu’il en va de notre devoir moral absolu d’éviter aux oiseaux une fin cruelle.

Nous voilà donc obligés de nous débrouiller tout seuls pour arbitrer le triple match éoliennes/oiseaux/chats. Pour me prononcer, il me manque une donnée essentielle: combien de vies de vers de terre pourraient être épargnées par la mort des 3700 oiseaux qui avaient pourtant réussi à échapper aux chats?


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