Une fois n’est pas coutume: le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a fait volte-face ce lundi en renonçant finalement à expulser 10 ambassadeurs occidentaux dont il avait ordonné le départ. Il évite ainsi le pire à son pays, qui était de se trouver isolé et encore plus affaibli économiquement. Leur péché, à ces diplomates? Représentants des Etats-Unis, Canada, France, Finlande, Danemark, Allemagne, Pays-Bas, Nouvelle-Zélande, Norvège et Suède, ils s’étaient mobilisés le 18 octobre dernier en faveur du mécène et homme d’affaires Osman Kavala, 64 ans, emprisonné depuis quatre ans sans jugement en Turquie.

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Son incarcération a fait de lui l’un des symboles de la répression contre la société civile en Turquie, en particulier depuis le putsch manqué de 2016. Suite à ces menaces gesticulatoires, il a donc fallu entamer une désescalade diplomatique, le chef d’Etat turc s’étant déclaré attaqué de manière «insultante» sur le dossier de cet homme initialement poursuivi pour son soutien, en 2013, des manifestations hostiles au gouvernement Erdogan, puis pour tentative de coup d’Etat et espionnage – ces deux dernières accusations n’étant que pure fantaisie aux yeux de la très grande majorité des observateurs.

«En 2019, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) avait par ailleurs estimé que [cette] détention ne reposait sur aucune preuve et avait un caractère politique», réclamant «une libération immédiate, une décision ignorée par la Turquie», expliquent France 24 (ci-dessus) et le site Touteleurope.eu. «Kavala, Kavala, ils n’ont que ce mot-là à la bouche! Pour qui vous prenez-vous? Vous ne pouvez pas donner des ordres à la grande Turquie, nous ne sommes pas un Etat tribal!» avait alors fustigé le président turc, cité par le quotidien très conservateur – voire islamiste – Yeni Akit. Proche du régime, ce média s’était félicité de cette réponse à «l’insolence des 10 ambassadeurs», avait traduit Courrier international.

Habitué des coups d’éclat, Recep Tayyip Erdogan calme le jeu. Les ambassadeurs occidentaux en Turquie ont « reculé » et « seront plus prudents à l’avenir », a-t-il déclaré.En Turquie, Recep Tayyip Erdogan renonce à expulser dix ambassadeurs occidentaux https://t.co/o7XElQiVr7— Le Monde (@lemondefr) October 25, 2021

Habitué des coups d’éclat, Recep Tayyip Erdogan calme le jeu. Les ambassadeurs occidentaux en Turquie ont « reculé » et « seront plus prudents à l’avenir », a-t-il déclaré.

En Turquie, Recep Tayyip Erdogan renonce à expulser dix ambassadeurs occidentaux https://t.co/o7XElQiVr7

Seulement voilà. Avec son inflation galopante (près de 20% selon les chiffres officiels), une livre turque en chute libre (baisse de 25% face au dollar depuis le début de l’année) et des sondages qui donnent Erdogan perdant lors de la prochaine élection présidentielle (en 2023), l’économie et la présidence turques traversent une zone de turbulences qu’une montée des tensions aurait risqué d’aggraver. Au point que pour certains analystes, ces menaces d’expulsion constituaient une manœuvre – risquée – du président turc pour détourner l’attention de ces chiffres calamiteux. Et de la douloureuse question migratoire, ajoute le Kristeligt Dagblad danois.

Autrement dit, avec ce «ballet diplomatique» que le Washington Post dit «soigneusement chorégraphié» – comme le relève Courrier international«Erdogan est en train de puiser dans son fonds de commerce populiste pour faire diversion des vrais enjeux actuels de la Turquie», selon Hasni Habidi, professeur de relations internationales à l’Université de Genève, interrogé par l’Agence France-Presse. Mais selon le quotidien pro-gouvernemental Yeni Safak, la faute est à rejeter: 1) sur les fameux ambassadeurs occidentaux, qui se sont conduits, dit-il, en «gouverneurs coloniaux»; 2) sur l’opposition turque, qui aurait fomenté la «conspiration».

«Dans le piège»

Aux yeux d’Ozan Demircan, correspondant à Istanbul du Handelsblatt, cité par Eurotopics.net, le président turc aurait eu de toute façon «tout à perdre dans ce conflit», connaissant les menaces qui pesaient sur son régime: «Pas de rapprochement diplomatique sans libération de Kavala; pas de discussions sur une union douanière sans libération de Kavala; pas d'«agenda positif» avec l’UE sans libération de Kavala; et pas de rapprochement avec Washington sans libération de Kavala […] Erdogan est tombé dans le piège de l’Occident.»

Résultat des courses, tout le monde s’accorde à dire qu’on a évité le pire dans les relations bilatérales d’Ankara avec ces «10 membres de l’OCDE, dont 7 alliés de l’OTAN, 6 de l’UE, 5 partenaires économiques clés, 4 puissances du G7, 2 Etats possédant un droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU et un allié de défense essentiel», soit les Etats-Unis, énumère Soner Cagaptay, responsable du programme de recherche sur la Turquie au Washington Institute of Near East Policy. D’autant que c’est précisément grâce à la finaude ambassade des Etats-Unis à Ankara qu’Erdogan a reculé, suite à son communiqué réaffirmant son «attachement» à l’article 41 de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques (voir le texte), stipulant que les ambassadeurs «ont le devoir de ne pas s’immiscer dans les affaires intérieures» du pays hôte.

Sans compter, à très court terme, que le président turc est attendu ce samedi au sommet du G20 à Rome, où il espère rencontrer Joe Biden, qui a ouvertement critiqué son bilan en matière de droits humains; et lundi à la conférence climat de l’ONU (COP26) à Glasgow, alors qu’il est déjà pas mal en froid avec Washington, autant sur le plan écologique que sur les plans diplomatique et militaire – pour son commerce avec Moscou. Et puis, la Turquie pouvait difficilement prendre le risque de se fâcher avec l’Allemagne, son premier partenaire commercial, et les Pays-Bas, premier investisseur étranger dans le pays avec environ 16% du total.

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L’Union européenne, dont six pays étaient visés par Ankara, a absorbé en 2020 plus de 41% des exportations turques, tandis que 33,4% des importations turques provenaient de l’UE. Une nouvelle dégradation de l’économie aurait risqué de nuire à la popularité, déjà entamée, du président Erdogan, qui a bâti ses succès électoraux des deux dernières décennies sur ses promesses de prospérité. Quoi qu’il en soit, «l’épisode met en évidence à quel point – alarmant – la politique turque est désormais suspendue aux caprices d’un dirigeant toujours plus autoritaire et erratique, indique le Financial Times. Si la crise diplomatique semble terminée, le sort d’Osman Kavala reste, lui, un sujet d’inquiétude»…

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