Décédé le 1er octobre à l’âge de 95 ans, Eric Hobsbawm a vécu à travers le siècle qu’il a qualifié lui-même dans le titre d’un des ouvrages comme L ’Age des extrêmes*.

Hobsbawm était l’incarnation même de l’intellectuel cosmopolite. Originaire de l’Europe centrale, le hasard l’a fait naître en Egypte. Juif et communiste précoce, élevé à Vienne et à Berlin, il fut amené, suite à l’avènement de Hitler au pouvoir, à chercher refuge en Angleterre dont il possédait déjà la nationalité grâce à la naturalisation de son père. Si l’allemand et l’anglais étaient ses langues maternelles, son français et son italien impeccables ainsi que sa maîtrise d’autres langues européennes n’étaient dues qu’à ses propres talents.

Hobsbawm a suivi le cursus classique de tout professeur anglais: doctorat et chercheur à Cambridge, enseignant à l’Université de Londres. Pourtant, sa carrière professionnelle fut longtemps moins brillante qu’on n’aurait pu s’y attendre, vu la qualité de ses publications et l’importance qu’il a lui-même prise dans la discipline historique en Angleterre. Cantonné au Birbeck College, la branche de l’Université de Londres dévouée à l’éducation des adultes, il a attendu la cinquantaine bien entamée avant d’être nommé professeur ordinaire. Ce n’est qu’à un âge déjà avancé qu’il a recueilli les nombreux hommages qui lui étaient destinés.

Le problème de Hobsbawm, ce n’était pas qu’il fût marxiste et communiste, c’est qu’il le soit resté. Une adhésion à la doctrine marxiste et au Parti communiste était même la règle parmi ses pairs durant sa jeunesse et, dans plusieurs pays d’Europe occidentale, beaucoup plus tard aussi. Si l’inspiration marxiste est restée incontournable dans les sciences humaines, l’appartenance au Parti et, pis encore, la défense de l’expérience soviétique ont relégué Hobsbawm aux marges de l’intelligentsia, même celle de gauche.

Or, Hobsbawm était toujours fier d’être né dans l’année de la Révolution bolchevique. Pour toute une génération, écrivait-il, l’espoir d’un avenir meilleur était inséparable du sort de la révolution russe. Ses contemporains, en Angleterre comme en France ou en Italie, ont quitté le Parti communiste après l’écrasement de la Révolution hongroise en 1956 ou après l’échec du Printemps de Prague en 1968. Hobsbawm, lui, n’a jamais rendu sa carte de membre. Il en était toujours membre, nominalement du moins, lorsque le Parti communiste de Grande-Bretagne s’est dissous en 1991.

Il serait injuste de taxer Hobsbawm d’avoir été intellectuellement doctrinaire. Au contraire, il était le pionnier d’une conception de l’histoire qui valorise les mouvements sociaux non conventionnels et qui tient compte de la subjectivité des mentalités. Il a écrit abondamment sur le jazz. Ses quatre volumes d’histoire générale qui couvrent les deux derniers siècles représentent un modèle de limpidité narrative. Certes, il a eu tort d’annoncer la fin du nationalisme, dans un ouvrage publié en 1991 (Nations et nationalismes depuis 1780: programmes, mythe et réalité, Gallimard), mais l’ouvrage qu’il a codirigé avec Terence Ranger, intitulé L’Invention de la tradition (Ed. Amsterdam, 2006), a formulé un concept particulièrement fécond pour les études sur le nationalisme.

Ce qu’on ne pardonnait pas à Hobsbawm, c’était de ne pas avoir fait son autocritique politique, comme tous ses pairs l’avaient fait. Etait-ce par goût de la provocation? On pourrait bien le penser quand on songe à l’entrevue qu’il a réalisée dans les années 90, où on lui demandait si l’expérience soviétique justifiait les dizaines de millions de pertes humaines et où il a répondu de manière affirmative. Est-ce que c’était par irritation devant les tergiversations d’une gauche de moins en moins acquise aux idées de la gauche? Hobsbawm a dénoncé sévèrement la dérive de la «Troisième Voie» de Tony Blair en qualifiant Blair de «Margaret Thatcher en pantalons.»

Peu avant sa mort, Hobsbawm a rédigé un article intitulé «Le socialisme a échoué, le capitalisme a fait banqueroute.» Lui, qui avait mis ses derniers espoirs dans la perestroïka de Gorbatchev, a reconnu ici que non seulement l’expérience soviétique mais le socialisme auquel il avait tant tenu ont abouti à un lamentable et effroyable échec. Il n’était pas prêt à les répudier pour autant.

Dans un de ses écrits, Hobsbawm s’adonne à un excursus sur les jeans, habillement initialement de jeunesse et ensuite passe-partout, en ajoutant que la mode à l’Est des jeans importés de l’Occident était un des facteurs qui ont miné le système communiste. Dans ses Mémoires, il remarque en passant qu’il n’a jamais porté des jeans. Ce n’était pas de sa génération; il aurait pu ajouter, la génération qui avait tant espéré et qui a été tant déçue. Ne pas changer d’habits, ne pas porter de jeans, c’était une manière d’assumer sa responsabilité et de rester fidèle à soi-même.

Le problème de Hobsbawm, ce n’était pas qu’il fût marxiste et communiste, c’est qu’il le soit resté. Toutefois, il n’était pas intellectuellement doctrinaire

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