Eric Zemmour a une passion en forme de problème: la France, dont il affirme en titre de son dernier livre «qu’elle n’a pas dit son dernier mot» (Ed. Rubempré). Ne vous méprenez pas: il faut lire cet essai, que son auteur décide ou non de se porter candidat à la présidentielle d’avril 2022. Il faut le lire, parce que l’ex-journaliste, devenu machine à audimat, se revendique comme un homme de l’écrit, multipliant les références à ses mythes littéraires et politiques: Hugo, Lamartine… ou Lucien de Rubempré, le jeune héros de Balzac dans les Illusions perdues et Splendeurs et misères des courtisanes. Les mots, couchés sur le papier, sont le carburant de Zemmour. Le monde des lettres, avec ses alcôves, ses salons, ses clans et ses règlements de compte, est celui qui lui convient le mieux.

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Parlons maintenant de la France, telle que dépeinte à travers les 349 pages du livre. Un pays amené à se transformer au fil des époques? Non. Une géographie marquée par la diversité de ses paysages? Non. Une place appelée à évoluer dans le concert des nations en 2022, et demain en 2050? A l’observation et à la prospective, le polémiste préfère la nostalgie et l’accusation (surtout pour dénoncer l’islamisation des quartiers perdus pour la République). Sans jamais s’intéresser de près aux Français, aux mentalités qui ont nécessairement évolué, à l’hypothèse d’une forme de responsabilité collective dans leur présumé «déclin». Zemmour ravale la façade de la France à coups d’affirmations réactionnaires en oubliant que les pièces de cette maison républicaine sont occupées par 67 millions de Français qui votent, s’expriment et ne se privent jamais de manifester. Sous sa plume, ses concitoyens ont été systématiquement dupés, trompés, roulés dans la farine par leurs élites, broyés par l’immigration et l’islam, machine à détruire le consensus républicain parce qu’inévitablement rongé par l’islamisme. Eric Zemmour ne confronte jamais ses lecteurs – ses électeurs? – avec leurs comportements, leur propension à l’aveuglement, leur complaisance envers l’Etat providence, leur passion problématique pour l’égalité avant la liberté, les incivilités qui rongent la fraternité. Français, la France vous a trahis: tel est le credo zemmourien. Le maréchal Pétain et la «révolution nationale» du régime de Vichy ne sont pas si loin…

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La méthode est efficace. C’est pour cela, je le répète, qu’il faut lire La France n’a pas dit son dernier mot. L’ex-jeune banlieusard Eric Zemmour – il a grandi à Montreuil et Drancy, en région parisienne, et fait de son parcours méritocratique un argument électoral – est, sur ce plan, à l’opposé d’un Donald Trump, auquel on le compare souvent. Trump, aussi caricatural soit-il, exhortait les cols-bleus américains à relever la tête et à se retrousser les manches. Trump parlait d’usines, de travail, d’engagement au service de la nation, d’une Amérique redevenue celle des Américains. Trump parlait d’économie et d’argent, ses deux arguments massues. Eric Zemmour, lui, a gardé de Sciences Po, puis de son examen raté à l’Ecole nationale d’administration (un échec qu’il assume, et c’est à son honneur), le goût du vaste exposé historique oublieux de la vraie vie et des vraies gens. Son livre est un miroir qui pardonne tout aux «vrais» français avec leurs bons prénoms.

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Aucune ironie ici. Merci à nos lecteurs de me croire. Ce livre doit être lu pour comprendre comment Eric Zemmour veut changer le costume de la France en ignorant les nouvelles mensurations françaises, multiculturelles de fait. Z (la lettre de ses affiches) a le culte de l’histoire tricolore, mais il ne s’intéresse guère aux réalités de ceux qui la font au quotidien, en bas de l’échelle, loin des restaurants parisiens qu’il nous décrit par le menu. Dommage. L’essayiste tape sans surprise sur les féministes (qui «corrodent» la notion d’autorité et donc la capacité à gouverner), les musulmans (tant qu’ils ne s’assimilent pas comme ce fut le cas à l’époque coloniale, dont ce fils de rapatriés d’Algérie fait presque l’éloge), et bien sûr ces hommes et femmes politiques qu’il a pourtant passé sa vie à côtoyer. Tous cyniques. Tous falots. Tous oublieux de la France… sauf le défunt Philippe Séguin et le tribun Jean-Luc Mélenchon, avec lequel il doit débattre ce jeudi à la télévision. Tous, sauf évidemment Charles de Gaulle. Zemmour, qui loue les hommes et femmes providentiels, est expert en sermons. Comme tous les piliers du «système», politiciens ou technocrates, dont il dénonce le cynisme et la passivité coupable.

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