Ma semaine suisse

Ernst Sieber, l’homme à l’écharpe blanche

OPINION. Célébré comme «l’abbé Pierre de Suisse alémanique», le pasteur des pauvres, des sans-abri et des toxicos, Ernst Sieber a rejoint «Le Patron», écrit notre chroniqueur Yves Petignat. Il a surtout révolutionné la politique de la drogue

Avec son grand chapeau de feutre, son écharpe de laine blanche et son éternel sourire sous une barbe de patriarche, Ernst Sieber avait compris qu’en politique «le message, pour être entendu, a besoin d’un peu de show». Célébré comme «l’abbé Pierre de Suisse alémanique», le pasteur des pauvres, des sans-abri et des toxicos a rejoint «Le Patron», dimanche de Pentecôte, à 91 ans, suscitant une grande émotion outre-Sarine.

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Il s’était rendu célèbre dès les années 1980 par ses apparitions, avec son âne, en tête des manifestations pour la paix ou son rôle pacificateur entre jeunes et policiers lors des violentes «Demo» contre la fermeture du centre alternatif de Zurich. Mais le pasteur du Platzspitz et du Letten, les scènes ouvertes de la drogue à Zurich dans les années 1990, aura aussi été l’un des acteurs et le témoin de la spectaculaire révolution de la politique de la drogue en Suisse.

Bref passage en politique

Une révolution qui a vu cette politique marquée par la répression passer à un programme basé davantage sur la prévention et la réduction des risques dans les grandes villes. La politique des quatre piliers, prévention, réduction des risques avec les locaux d’injection, thérapie et répression. Une approche encore citée en exemple en Europe et dont la ministre de la Santé de l’époque, Ruth Dreifuss, fut la courageuse promotrice. Il fallait alors faire face à l’énorme pression de l’opinion publique et des politiques qui ne juraient que par la chasse aux junkies. Ernst Sieber, dont le message reposait d’abord sur l’Evangile, contribua largement à faire évoluer les mentalités.

Comme son mentor l’abbé Pierre qui avait été élu à l’Assemblée nationale française au sortir de la guerre, il aura en effet opéré un bref passage en politique. Elu du Parti évangélique au Conseil national, entre 1991 et 1995, son bilan politique peut paraître très maigre, avec seulement cinq interventions parlementaires. Mais il aura réussi l’exploit d’obtenir pas moins de 147 signatures, même à l’UDC, pour une motion qui demandait un soutien financier de la Confédération pour un village destiné à recevoir «des toxicomanes dépendants désirant s’en sortir». Au grand embarras de Ruth Dreifuss, qui ne disposait alors que d’un budget de 12 millions de francs pour la politique de la drogue. «Au commencement était le Verbe, et il est difficile bien sûr de résister à un verbe aussi enflammé», résumera Ruth Dreifuss.

Que faire des marginaux?

Le «pasteur du Letten» consacra ensuite l’essentiel de ses forces à construire des lieux d’accueil pour les pauvres, les sans-abri, toxicos, immigrés à la rue. Pas moins d’une douzaine de fondations et d’institutions, un temps mis en péril par sa difficulté à affronter la réalité des chiffres.

La politique de la drogue, devenue la prévention des addictions, n’est qu’un aspect annexe du message d’Ernst Sieber. Qui nous interroge: quelle place et quel accueil des marginaux dans nos villes? Lausanne, Genève, Yverdon, Bienne en savent quelque chose: la prise en compte des droits de ces personnes reste toujours un défi et un casse-tête pour les municipalités. Comment tenir compte des besoins de la population, de ses craintes face à l’insécurité ou aux troubles de tous ordres, et en même temps du droit des sans-abri, toxicodépendants, Roms, à exister en marge et à faire respecter leur dignité d’êtres humains? Ernst Sieber répondait par les valeurs de l’Evangile. Cela risque d’être un peu court dans la société des individus qui est celle du XXIe siècle.

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