Déstabiliser les puissants par Internet est en vogue. Après les dirigeants tunisiens et égyptiens c’est le tour du ministre allemand de la Défense. Il est soupçonné d’avoir recouru au plagiat pour sa thèse de doctorat et d’aucuns ont mis sur pied un site internet: en accédant au texte de la thèse, tout le monde peut se mettre à chercher des passages douteux. A l’adresse de.guttenplag.wikia.com on trouvait vendredi matin plus de 90 passages que des lecteurs et internautes avaient identifiés. Le terme «guttenplag» se réfère au nom très noble du ministre, le Freiherr von und zu Guttenberg, et y ajoute la racine de «plagiat», plag, ce qui en allemand peut signifier aussi «plaie».

On patauge donc allègrement dans des eaux troubles de la bonne société allemande. Car les Guttenberg possèdent toujours leur château et sont une famille millénaire du Saint Empire romain germanique. Le titulaire actuel, le ministre, n’a pas encore 40 ans et il est allié à une «von Bismarck». Il répandait à la fois une image de jeunesse dorée mais aussi de beau gars sérieux. Il a troqué son premier Ministère de l’économie – agréable, vu le boom allemand actuel – contre celui de la Défense, où il se sacrifie pour la tâche ingrate d’une réforme de l’armée. Telle était son image. On le voyait déjà comme successeur d’Angela Merkel. Or à présent, les preuves accumulées sur le site internet sont graves. Des victimes suisses s’y trouvent, par exemple l’ancienne présidente de l’Assemblée fédérale, Gret Haller, devenue chercheuse et écrivain en Allemagne. Dans un autre texte copié par Guttenberg, il y a comme un aveu. L’auteur du livre plagié insérait une parenthèse dans son texte, en la marquant de ses initiales – et dans le passage plagié elles manquent. Guttenberg pensait ainsi avoir éliminé toute trace de son forfait. Mais la chasse à l’homme sur Internet le met à nu. Certains des passages plagiés sont tellement bêtes que l’on peut imaginer que c’est un commanditaire qui a écrit la thèse et a roulé le pauvre ministre. Car le plagiat commence déjà dans la préface!

Bêtise ou outrecuidance – ces traits rejaillissent aussi de l’autre côté du Rhin. Que le premier ministre français François Fillon ou la ministre Michèle Alliot-Marie aient pu tremper dans des faveurs ou de la proximité des dictateurs du Maghreb semble tout autant incroyable. Quelle inconscience, quelle naïveté de se croire au-delà des regards critiques, quel mélange entre le privé et la fonction!

En tout cas, Internet révèle sa puissance. Je m’étais étonné ici, lors des ruptures autoritaires de connexion en Chine, de la facilité du procédé. En Egypte, l’explication était fournie par la concentration étatique des infrastructures de communication. N’ayant pas opéré de libéralisation comme dans les autres pays, le régime n’avait qu’à couper deux ou trois câbles ou serveurs et les internautes étaient sur la paille. Le monopole des infrastructures revêt soudainement une signification politique, mais aussi économique. Car un tel pays ne voit pas de floraison de nouvelles sociétés et de modèles d’affaires innovateurs dans le domaine de la communication et des médias. La dictature y agit comme un frein.

En Suisse, certaines villes se mettent à doubler l’infrastructure existante des liaisons à haut débit. Des économistes les critiquent, car on peut gérer tous les opérateurs privés et publics sur la même infrastructure de ces câbles et néanmoins les mettre en concurrence, et bénéficier du vent continu de l’innovation. Dans notre pays, et partout dans les démocraties, cette infrastructure unique serait tolérable, car «le pouvoir» ne s’en emparera pas. Le paradoxe est beau – un monopole politique serait ébranlé par la multiplicité des réseaux, une démocratie plurielle pourrait bien marcher sur un monopole d’infrastructure. Bien sûr, on peut justifier la multiplication des réseaux dans une démocratie pour l’empêcher de glisser vers l’autocratie. Le même raisonnement justifie les armes gardées à la maison, pensait la majorité dimanche passé… Heureusement, pour l’instant, l’Internet à lui seul sert bien la démocratie.

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