Genève accueille ces jours-ci quelque 3000 délégués de 178 pays à la Conférence internationale du travail. L'ordre du jour est le même depuis des années: le respect des normes du travail. On sait d'avance qu'une centaine de discours seront consacrés aux violations que subissent les droits des travailleurs palestiniens. D'autres sujets, en revanche, ne sont jamais abordés. Ou alors la langue de bois reprend le dessus.

Pourtant, les droits de millions d'ouvriers en situation précaire n'ont jamais été autant bafoués qu'aujourd'hui. Si les pays du Golfe engrangent des revenus inégalés grâce à la montée des prix du pétrole, l'essor économique ne profite qu'à une minorité, très occupée à dépenser son argent, et ne sert pas à améliorer les conditions de vie de ceux qui se tuent à la tâche en faisant la richesse des premiers.

Aux Emirats arabes unis, pays qui compte plus de 4 millions d'habitants dont moins de 20% d'autochtones, où même les manifestations en faveur du régime ne sont pas automatiquement autorisées, des centaines de travailleurs indiens ont osé défier le pouvoir en bloquant la principale route qui relie les deux plus grandes villes du pays, Dubaï et Abou Dhabi. Une première dans l'histoire des monarchies du Golfe. Les manifestants réclamaient une vie décente, des conditions de travail humaines et un salaire juste.

Jamais la vie de millions de travailleurs asiatiques n'a été aussi rude. Les candidats à l'exil économique (généralement originaires de l'Inde, du Pakistan, du Sri Lanka, du Bangladesh, des Philippines) s'endettent ou vendent leurs bijoux de famille pour pouvoir payer les services d'une agence locale chargée du recrutement pour le compte des employeurs du Golfe.

Dès l'arrivée, la vie rêvée tourne au cauchemar. Les immigrants sont contraints de se séparer de leur passeport. A partir de là, interdiction de quitter le pays, interdiction de changer d'employeur et interdiction de protester. Ils sont logés à six ou douze dans des pièces insalubres, ou sous la tente. Les ouvriers travaillent sous un soleil de plomb, en moyenne neuf à dix heures par jour, six jours par semaine, sans pause, sans rémunération des heures supplémentaires, sans couverture sociale ou médicale.

Qui ne connaît le Bordj El-Arab, hôtel de rêve à faire tourner la tête, où une seule nuit peut coûter 5000 francs suisses? Pourtant, le salaire mensuel du maçon indien ou du carreleur pakistanais qui l'ont construit ne dépasse pas les 300 francs. Les salaires ne sont d'ailleurs déterminés ni par une convention collective, ni par un quelconque barème de rémunération, ni par le marché de l'emploi, mais, selon toute vraisemblance, par la loi de la jungle.

Dans un journal d'Abou Dhabi, une couturière sri-lankaise raconte que son usine a fermé brutalement et que ses collègues n'ont pas reçu leur salaire depuis cinq mois. Le rédacteur d'un autre journal du pays vient d'être sèchement licencié par son employeur pour avoir refusé d'écrire un article justifiant la manière dont sont traités les ouvriers du bâtiment.

Dès 2003, l'ONG Human Rights Watch a accusé les Emirats de «construire leur prospérité sur le travail forcé». Du reste, les humiliations que subissent les travailleurs immigrés sont connues depuis longtemps. Rappelons que, lors de l'invasion du Koweït par l'Irak en 1990, seuls les ouvriers étrangers n'ont pas eu droit aux masques à gaz. Plus tard, pendant que nombre de leurs employeurs s'ennuyaient dans leurs palais en Europe, près d'un million de cuisiniers, chauffeurs et femmes de ménage originaires du Bangladesh et du Sri Lanka, sans le moindre sou et avec leur passeport confisqué, ont subi non seulement les exactions des soldats de Saddam mais aussi les tapis de bombes des B-52 américains.

Un bon droit du travail est d'abord l'aboutissement d'un processus interne, comme ce fut le cas en Pologne ou en Afrique du Sud. Mais dans des pays où constituer une association ou un syndicat relève du crime de conspiration contre le roi, on ne peut compter sur l'existence d'un tel processus. Le délégué syndical exigé par l'OIT n'est d'ailleurs autre qu'un fonctionnaire officiel. Seuls les Etats-Unis auraient conditionné la signature d'un accord de libre-échange avec les Emirats, actuellement en négociation, à un amendement du code du travail et à l'autorisation de constituer des syndicats et des partis politiques.

Les Etats asiatiques, qui favorisent l'émigration car ils attendent beaucoup des transferts d'argent opérés par leurs ressortissants, ne semblent guère soucieux du sort de ces derniers, ou sont impuissants à l'améliorer. Dans ces conditions, c'est à l'Organisation internationale du travail (OIT) qu'il revient d'exiger des gouvernements du Golfe la présence de représentants des travailleurs étrangers dans leurs Etats, qui puissent témoigner en toute liberté de leur situation. Il est temps que l'OIT applique ses propres principes de 1998, qui sont la liberté d'association et la reconnaissance effective du droit de négociation, ainsi que l'élimination de toute forme de travail forcé ou obligatoire. Dénoncer cette nouvelle forme d'esclavage à huis clos. Il y va de l'honneur de l'Organisation.

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