Après une journée de jeudi placée sous le signe d’un suspense digne des meilleurs polars, le président catalan, Carles Puigdemont, a fini par renoncer à convoquer des législatives anticipées le 20 décembre comme l’annonçait déjà toute la presse espagnole, El País en tête. Ira-t-on donc jusqu’au bout du bras de fer? Alors que le gouvernement espagnol menace de prendre des mesures draconiennes pour rétablir «l’ordre constitutionnel» en Catalogne, une part des dirigeants séparatistes estime qu’il n’est pas trop tard pour proclamer la république, selon El Periodico de Catalunya.

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Tout peut donc se décider – c’est-à-dire s’aggraver – ce vendredi, le chef du gouvernement central, Mariano Rajoy, souhaitant que le Sénat l’autorise à remplacer l’exécutif régional, à prendre le contrôle de la police et des médias publics et à placer le parlement sous tutelle, comme le confirme ce tweet de la ministre de la présidence, la très ferme Soraya Sáenz de Santamaría:

A Barcelone, la Generalitat estime manquer de «garanties» de la part de Madrid sur l’application (ou non) de l’article 155 de la Constitution de 1978. Voici donc ce qui attend très probablement les Catalans ce vendredi, à moins d’un nouveau coup de théâtre qu’on ne peut désormais plus exclure:

«Si une communauté autonome ne remplit pas les obligations que la Constitution et la loi lui imposent ou si elle agit d’une façon qui nuit gravement à l’intérêt général de l’Espagne, le gouvernement, après une mise en demeure au président de la communauté autonome et, dans le cas où il n’en serait pas tenu compte, avec l’accord de la majorité absolue du Sénat, peut prendre les mesures nécessaires pour obliger cette communauté à l’exécution forcée de ses obligations ou pour protéger l’intérêt général mentionné. Pour l’exécution [de ces] mesures, […], le gouvernement peut donner des instructions à toutes les autorités des communautés autonomes.»

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Sur le papier, c’est clair. En pratique, tout est loin d’être aussi simple. Car comme le fait remarquer Courrier international, la belle unité du camp des constitutionnalistes madrilènes a aussi commencé à voler en éclats depuis le début de la semaine: ce front, «formé par les conservateurs du Parti populaire – au pouvoir à Madrid –, les centristes de Ciudadanos et les socialistes du PSOE – le principal parti d’opposition –, se [divise] sur la marche à suivre». El Periodico a en effet eu accès à un document interne du Parti populaire qui dit ceci: «Ils ont laissé au chef du Govern une fenêtre aussi étroite que difficile d’accès, puisque l’on exige de lui qu’il renonce publiquement, définitivement, et de façon explicite à toute forme d’indépendance s’il veut éviter la mise sous tutelle.»

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Aux yeux de Courrier International, cette «nouvelle donne provoque à son tour les premières tensions visibles entre le gouvernement de Madrid et les socialistes», comme le remarque aussi El País. Et si, au final, «Puigdemont accepte la légalité et le cadre constitutionnel, qu’il convoque des élections, il n’y a pas de justification juridique ni politique à l’application du 155», insiste le PSOE, cité par Eldiario.es.

Poudre aux yeux? Pas tant que cela au pays qui se souvient parfois de la «charité chrétienne catholique» sur laquelle il s’est entre autres bâti. Le Parti populaire «n’a formellement pas besoin du soutien du PSOE pour voter le texte au Sénat, car il a la majorité absolue. Mais le perdre serait un coup dur pour l’image d’unité recherchée par le gouvernement», remarque La Vanguardia.

Une démocratie très fragile

Quant à la gauche radicale de Podemos, elle a toujours considéré qu’une mise sous tutelle serait «une erreur» susceptible d'«éloigner un peu plus la Catalogne de l’Espagne». Et l’on est en droit «de se demander combien de temps le conflit catalan peut encore rester non-violent. […] L’Espagne crée […] des martyres politiques qui rendront difficile tout dialogue à venir. Les négociations politiques sont la seule issue. Mais qui peut encore les imposer? Certainement pas la Catalogne, l’Espagne s’y oppose et l’Europe s’en lave les mains. La démocratie espagnole est devenue extrêmement fragile», analyse De Tijd, en Belgique, cité dans le volumineux dossier que consacre Eurotopics à la question.

Pourquoi ce désastre? Parce que «la répression n’a jamais pu contenir les cultures et les identités nationales». Dans L’Humanité, l’universitaire Vincenç Navarro illustre bien cette réalité en racontant sa propre histoire: «J’avais 10 ans et dans une rue de Barcelone, je demande en catalan ma route à un policier. Celui-ci me crie dessus en ces termes»:

Ne parle pas comme un chien, parle comme un chrétien.

Et tout est dit, ou presque. Mais pour comprendre encore mieux le poids de l’histoire en Espagne, il faut sans doute relire, avec toutes les précautions d’usage, cet article de L’Huma datant du début du mois d’octobre et qui retourne aux sources du conflit: la guerre civile (1936-1939), ce «soulèvement militaire soutenu par Hitler et Mussolini contre un gouvernement légalement élu», mais abandonné par les autres démocraties européennes.

Pour les fascistes de Franco, à l’époque, «le gouvernement républicain présentait une tare indélébile: il s’attaquait aux intérêts des classes privilégiées et s’intéressait aux particularités régionales». Rappelons ici que le premier président de la deuxième république espagnole (de 1931 à 1936), Niceto Alcalá-Zamora, avait signé le statut d’autonomie de la Catalogne en 1932:


S’ensuivit l’Etat dictatorial du général Franco pendant quarante ans, puis une «transition» dite «démocratique». Cette dernière est «menée par les rejetons du franquisme avec les gauches, […] qui misaient sur la fin de la clandestinité et le retour à une vie normale». En apparence, «rien d’indigne à un tel dénouement lorsqu’on a vécu si longtemps sous un régime fasciste, avec comme seule perspective la prison ou le peloton d’exécution».

La fin d’un modèle

Sauf qu’aujourd’hui, le modèle étatique espagnol a aussi failli. Après la faillite de la dictature. Après la faillite de l’empire colonial du royaume de Castille. En 1978, le rapport des forces entre Madrid et ses «provinces» était si déséquilibré «qu’il était impossible que cette transition accouche d’une véritable démocratie, encore moins d’une république».

Sans doute parce que «l’appartenance à un groupe donné reste le fondement de l’identité et le lien le plus fort entre les êtres humains», estime le hongrois Reposzt: «Cette identité de groupe se manifeste aujourd’hui au sein de la nation. Et même si l’on sait que la conscience nationale est un produit de l’histoire et n’a rien à voir avec le «sang» et la «race», l’humanité n’est toujours pas parvenue à dépasser la nation en tant que cadre identitaire suprême. Ce que l’on observe aujourd’hui en Catalogne est donc un affrontement d’identités nationales.»

«Avant de méditer…»

Ce pourquoi, entre autres, la monarchie a survécu. Et, avec elle, sa schizophrénie consistant à ne jamais en appeler à l’unité nationale. Ce pourquoi «les aspirations longtemps réprimées à la culture et à l’identité nationales avec l’irruption de nations dites «périphériques» comme la Catalogne, le Pays basque ou encore la Galice» ont passé à la trappe, écrit encore L’Huma. La Vanguardia répondait le 24 octobre: «La sagesse populaire dit qu’avant de méditer, il faut arrêter de claquer les portes. Autrement dit, la réflexion n’est possible qu’une fois la mauvaise humeur, la rancune et la colère passées»…

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