Le centenaire de la création de la Société des Nations (SDN), en ce mois de juin, passera-t-il inaperçu? Ce serait dommage car nous raterions ainsi l’occasion de nous remémorer ce que fut à ses origines «l’esprit de Genève» et de comprendre à quel point il est toujours d’actualité.

Dans la mémoire collective, la SDN évoque l’idée d’une entreprise utopiste – creuse et fragile – qui se fracassa dans les années 1930, participant ainsi au fiasco qui engendra la Seconde Guerre mondiale. Si l’on ne peut guère nier que la SDN échoua dans sa mission première de maintenir la paix, le temps est venu de reconnaître son rôle de pionnier en matière de collaboration technique internationale, notamment dans les domaines humanitaire, sanitaire, scientifique et social.

Le Haut-Commissariat pour les réfugiés, l’Organisation mondiale de la santé ou le Bureau international du travail ne furent pas des inventions onusiennes, mais ont été mis en place (parfois sous un autre nom) il y a déjà un siècle. En effet, si la création de la SDN fut décidée au moment de la signature du Traité de Versailles en 1919, sa première réunion eut lieu à Paris en janvier 1920, et elle vint s’installer à Genève – dans les locaux du célèbre Hôtel Wilson – seulement en novembre de la même année.

Gestion des épidémies

«Tout est possible dans les moments exceptionnels», écrivait dans ses Mémoires Jean Monnet (1888-1979), secrétaire général adjoint de la SDN et futur «père de l’Europe», «à condition que l’on soit prêt, que l’on ait un projet au moment où tout est confus». Et de la confusion au lendemain de la Grande Guerre il y en avait beaucoup: famine, épidémies, réfugiés, exploitation, traite…

Le ministre des Affaires étrangères britannique, Lord Balfour, appelait la communauté internationale à «fournir un effort digne de la situation exceptionnelle, pour remédier à des calamités qui, en s’ajoutant aux horreurs de la guerre, semblent plus affreuses que la guerre elle-même». La première initiative dans ce sens fut la Commission des épidémies (mise en place avant même l’installation de la SDN à proprement parler), qui fournit une aide matérielle et une expertise scientifique aux pays d’Europe de l’Est ravagés par le typhus: on estime qu’il y a eu jusqu’à 25 millions de cas et un fort taux de mortalité venant s’ajouter à la calamité de la grippe pandémique.

La seule femme membre du Secrétariat

Eric Drummond (1876-1951), un Ecossais nommé secrétaire général de la SDN et son adjoint Monnet ont eu le don de choisir plusieurs personnalités exceptionnelles comme membres du Secrétariat. Ils étaient à la recherche de candidats d’excellence en matière professionnelle, mais aussi dotés d’idéalisme pour entrer dans l’ère moderne du progrès. Et ils avaient comme conseillère, pour tout ce qui relevait du «social», la seule femme membre du Secrétariat de la SDN, Rachel Crowdy (1884-1964), une infirmière britannique qui avait dirigé la section bénévole de la Croix-Rouge pendant la guerre de 1914-1918.

C’est elle qui appuya tout particulièrement la candidature d’un médecin polonais, Ludwik Rajchman (1881-1965), remarqué pour son plan stratégique visant à limiter la propagation du typhus, pour mettre en place et diriger l’Organisation d’hygiène (ancêtre de l’OMS). Elle joua sans doute aussi un rôle dans la nomination de Fridtjof Nansen (1861-1930), explorateur légendaire et diplomate norvégien, comme responsable à la SDN de l’aide à la Russie.

Cette poignée d’individus a lancé les bases de la protection sociale et humanitaire ainsi que la collaboration scientifique et technique internationale

C’est Nansen qui fut à l’origine du HCR et du célèbre passeport qui porte son nom pour les réfugiés apatrides. Enfin, il ne faut pas oublier, pour compléter ce groupe de personnes qui se sont totalement dévouées à faire avancer le dossier «social» et «humaniste» à la SDN, le fils spirituel de Jean Jaurès, Albert Thomas (1878-1932), qui fut appelé de Paris pour prendre la tête du Bureau international du travail. Ardent défenseur de la journée de huit heures, il fit beaucoup pour faire avancer les droits des travailleurs. Cette poignée d’individus, avec des collaborateurs peu nombreux, a lancé les bases de la protection sociale et humanitaire ainsi que la collaboration scientifique et technique internationale telles que nous les connaissons aujourd’hui.

Pourquoi rappeler cette histoire?

Fort bien, mais une fois ces noms cités, pourquoi aller plus loin? Pourquoi rappeler l’histoire de ces personnes et de ce qu’elles ont fait? D’une part parce qu’elles sont largement inconnues du grand public et que leurs histoires respectives, y compris après le deuxième conflit mondial (Monnet a orchestré les débuts de l’Europe, Rajchman a créé l’Unicef…), sont aussi intéressantes qu’illustratives de l’époque qu’elles ont vécue. Mais d’autre part, parce qu’elles incarnent «l’esprit de Genève», qui – disait Thomas – consiste à ne jamais renoncer à une cause humaine, aussi difficile qu’elle soit.

A notre époque de désengagement social et politique, de remise en cause des idéaux qui ont fait l’Europe, de xénophobie croissante et de peur de l’avenir, nous devrions saisir toute occasion pour rappeler ce que fut et symbolisait Genève il y a cent ans. Cela peut nous servir d’inspiration et de prise de conscience que, si les temps ont changé, les valeurs fondamentales de l’humanité restent les mêmes et doivent être soutenues et protégées en toutes circonstances.

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