Tokyo Selfie

Esthétique de la protestation

Notre correspondant à Tokyo ausculte l’actualité dans le miroir du Japon et de ses réseaux

Vendredi dernier. Le jour baisse, la frénésie du week-end qui descend sur la ville, la gare de Shibuya comme une ruche. Grosse journée de séminaires dans les pieds, ma tête qui bourdonne. Et maintenant? Apéro? Dîner? Karaoké? Non. Direction le parlement. C’est ce que me suggère un groupe de connaissances, étudiants, chercheurs, frais diplômés, une poignée d’Européens, une majorité de Japonais. Plutôt de gauche. Plutôt bien fringués. Protester! Lutter! Manifester! «Bon, OK.»

Je le sais parce que la controverse transparaît dans les médias (mais peu sur NHK, le service public, accusé d’accointances avec le gouvernement par plusieurs intellectuels): depuis que le premier ministre Shinzo Abe a embrayé un retour vers une militarisation offensive (avec entre autres un projet de modification de la Constitution), un nombre croissant de citoyen (ne) s descendent dans la rue. Ils étaient environ 25 000 le 14 juin dernier à dire leur mécontentement devant le gouvernement.

Mes jeunes militants du vendredi soir ne sont pas autant; grosso modo 2500. Mais leurs rangs vont en augmentant, et ils viennent là chaque semaine, occuper le trottoir, hurler leurs slogans. «Protégeons la Constitution!», «Non à la guerre!», «This is what democracy looks like!» (scandé en anglais). «L’image de la démocratie». La formule me frappe parce que, justement, c’est d’image qu’il s’agit ici.

Depuis quelques années, la protestation dans l’Archipel prend en général les traits des aînés, des retraités, des mères au foyer, générations baby-boom. Les manifestants qui se trouvaient face à moi la semaine passée projettent une identité tout autre: étudiante, tendance, ultra-connectée. Skate, coton bio et graphisme au cordeau, les visuels de SEALDs (c’est le nom du mouvement) ressemblent aux pubs des boutiques les plus smart, ce qui ne fait qu’améliorer leur dispersion sur les plateformes sociales.

On a dit des jeunes Japonais nés pendant ou après la bulle économique des années 80 et 90 qu’ils sont apolitiques et désengagés, produits d’un environnement saturé par le consumérisme, dissous dans sa médiatisation et ses propres images. Précisément: ce sont ces codes-là (ceux du cool, du hip, du marketing) qui sont récupérés et réinvestis par les nouveaux mouvements protestataires. Ils sont pour l’heure infiniment minoritaires. Mais ils fournissent aux jeunes citoyens un élément inédit, un élément qui, jusqu’à peu, faisait défaut au champ de la résistance politique: une image branchée à laquelle adhérer, un visage désirable auquel s’identifier.

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