Tokyo graphie

Esthétique de la transpiration

Zara, Gap, H&M, mais aussi Riccardo Tisci pour Nike ou Stella McCartney pour Adidas: sport et santé fournissent ses codes à l’«athleisure», garde-robe de celles et ceux qui préfèrent les smoothies au whisky et le yoga aux happy hours

C’est mon récent voyage à New York qui m’a mis la puce à l’oreille. Un ami qui vit là-bas dans un modeste appartement de Brooklyn m’a expliqué pourquoi il fréquente un club de sport huppé de Manhattan (plutôt que la simple salle de muscu du coin): pour le standing, le networking et les rencontres, bien sûr! Et le sport dans tout ça? Presque au second plan. Soigner sa forme pour devenir beau dans un bel endroit entouré de belles personnes au seuil d’un bel avenir. Esthétique de la transpiration.

De retour à Tokyo, où je suis moi aussi membre d’un club de gym, j’ai bien dû me rendre à l’évidence: si je vais au sport presque tous les jours et à heure fixe (généralement après avoir longuement séché sur mes livres et mon clavier d’ordinateur), ce n’est pas seulement pour des questions de bien-être. C’est aussi parce que j’y vois des collègues, j’y croise des connaissances, et j’y exhibe mes nouvelles sneakers («Ramenées du Nike Town de la Cinquième Avenue.» «Sérieux? Trop belles…»). On discute tapis de yoga et décadence urbaine autour d’un shake protéiné. Joyeux afterwork.

Dans les mégapoles comme New York et Tokyo, une certaine jeunesse branchée-bosseuse a troqué le lounge de l’apéro contre le cours de pilates, voire le bar à cocktail contre la salle de spinning. Moins de whisky, plus de smoothie, et soudain le fitness, dans l’imaginaire commun, n’est plus cette corvée compressée dans l’agenda parmi les autres rendez-vous; il se meut en argument central dans le petit théâtre de tous les jours.

Pour preuve? L’industrie de la mode embrasse ce paradigme comme jamais, et lui fournit sa garde-robe. Matières, coupes, motifs, technicité: le vêtement de sport se la joue couture. Collants de yoga et vestes de training se portent à la ville autant qu’au workshop de cardio.

En anglais, on appelle cela «athleisure», contraction d’«athlétique» et «leisure» («loisir»). Zara, Gap, H&M ou Victoria’s Secrets ont lancé leurs lignes, tandis que Nike collabore avec Riccardo Tisci (après Chitose Abe alias Sacai) et qu’Adidas se paie Stella McCartney. Le hip, désormais, c’est la session de cuisses-abdos-fessiers postée sur Instagram bien plus que le dîner en smoking Dolce.

Cet éloge de l’effort a bien des mérites, entre autres celui de m’encourager à rester en bonne santé. Mais il s’y reflète aussi une obsession de la performance et du contrôle qui n’est guère rock’n’roll. Adieu, rébellion clope au bec et en blouson de cuir. L’air du temps, désormais, est à la «Sueur de vivre».

Publicité