L’application de la charia n’a rien d’original. Elle a, déjà, force de loi dans presque tous les pays arabes à des degrés variables. Exclusive dans la péninsule arabique, elle constitue plus généralement une source du droit national. Elle est en vigueur, dans le domaine du statut personnel, pour les musulmans israéliens. En toute hypothèse, les législateurs musulmans contemporains s’assurent que les codes légaux édictés soient conformes à la charia.

L’unité de sa doctrine qui fond plutôt que confond le spirituel et le temporel fait de l’islam une culture incomparable avec les principes et concepts traditionnels de la philosophie juridique occidentale. Seul l’islam sunnite, avec un éclairage sur le monde arabe, est traité ici.

Au plan sémantique, charia, faussement traduit par «droit musulman», signifie «la voie» à suivre, individuellement et collectivement, pour obéir à Dieu. Ses fondements sont le Coran et la tradition. Le premier, texte sacré, éternel et incréé, est l’expression de la volonté divine. Il est explicité par la seconde qui rapporte les dires, les gestes et les silences du Prophète. Les sources secondaires sont la spéculation intellectuelle, le consensus communautaire et le raisonnement analogique individuel. On y ajoute souvent, à titre subsidiaire, un certain sens du bien-être général et la coutume locale, dans la mesure où elle n’implique rien de contraire à la religion.

La charia est structurée en deux parties. La première revêt un caractère surtout cultuel, correspondant aux cinq piliers de l’islam: profession de foi, prière, jeûne du ramadan, pèlerinage à La Mecque et aumône obligatoire. La seconde concerne les relations entre les hommes et peut être divisée, très grossièrement, entre ce qui pourrait être un droit civil (mariage, divorce, héritage, donation, transactions diverses) et un droit public (affaires judiciaires et pénales, relations internationales). Tous les actes sont classés en cinq catégories: obligatoires, recommandés, indifférents, blâmables et interdits.

Pendant le siècle et demi qui suivit la mort du prophète Mohammed, la spéculation intellectuelle fut vive et les écoles d’interprétations jurisprudentielles nombreuses. Quatre d’entre elles se sont imposées et portent le nom de leur imam fondateur. Sommairement, elles divergent selon les priorités données aux sources de la charia, singulièrement entre le raisonnement individuel et le respect de la tradition. La plus ancienne et la plus souple est le hanafisme, née dans les années 760. Adoptée par l’empire ottoman, elle est suivie en Asie centrale et dans une partie du Moyen-Orient. La deuxième chronologiquement est le malikisme, très respectueux de la tradition. Elle a vu le jour vers 790 et a cours en Afrique du Nord et de l’Ouest. Le chafiisme apparaît vers 810 et devient une troisième école, ayant manqué son ambition de faire la synthèse des deux premières. Elle touche l’Egypte, l’Afrique orientale et une partie de l’Asie. Enfin, une école rigoriste, le hanbalisme, s’affirme, vers 850, comme la plus traditionaliste, très méfiante de la spéculation déductive. Elle est la moins importante, mais est connue par son expression puritaine formulée au XVIIIe siècle, le wahhabisme, imposé en Arabie saoudite.

Dès le IXe siècle de notre ère, un mouvement rationaliste très vif agita la communauté musulmane. On sait que les trois religions monothéistes eurent à résoudre le dilemme du rapport entre la foi et la raison. Maïmonide, au XIIe siècle, et Descartes, 500 ans plus tard, contribuèrent à formuler les réponses pour le judaïsme et le christianisme. En islam, Al-Ghazali, au XIIe siècle, s’attaqua aux théories aristotéliciennes qui, à ses yeux, contredisaient la révélation. Cette prééminence de la foi marquera durablement l’évolution de la charia. En «fermant la porte de la spéculation intellectuelle», l’islam sunnite sauvait son unité, mais gelait sa doctrine.

Les quatre écoles se considèrent mutuellement comme orthodoxes. Pendant des siècles, la doctrine a surtout fait l’objet de gloses et de gloses de gloses!

La femme est mise en position d’infériorité dans divers domaines. Elle peut être l’objet de la polygamie et la victime de procédures expéditives de répudiation. Il est tout de même piquant de relever que nombre d’électrices ont récemment voté en faveur de partis islamistes, «pour la dignité et la protection de la femme». Certaines punitions de caractère «pénal» paraissent d’un autre âge. La décapitation, l’amputation et la flagellation sont inconnues dans la plupart des pays arabes. L’effroyable lapidation est rarissime, car les preuves attendues de l’accusation sont si strictes qu’elles rendent le verdict impossible. Au niveau international, la charia paraît obsolète, avec la disparition de la fiction d’un «monde de l’islam» homogène. Dans le cadre de l’Etat-nation, les minorités non musulmanes doivent obtenir l’égalité des droits. Par ailleurs, son application est, selon la majorité des juristes, soumise au principe de territorialité. Les communautés musulmanes vivant à l’étranger peuvent revendiquer la liberté de religion, mais doivent se plier à la législation des pays hôtes.

On considère que le débarquement de Napoléon en Egypte provoqua bouleversement et prise de conscience en islam. Tout essai d’aggiornamento s’avère difficile, par manque d’une hiérarchie centralisée. Les publications doctrinales sont en revanche nombreuses dès la seconde moitié du XIXe siècle. Le débat dure jusqu’à nos jours. Deux tendances se manifestent. L’une, «moderniste», préconise une assimilation critique et sélective de la pensée occidentale, par un islam libéral et rationaliste. L’autre, très largement majoritaire, apologétique et conservatrice, vise à défendre, en les adaptant si possible, les valeurs islamiques traditionnelles. C’est l’école «réformiste» à laquelle se rattachent les Frères musulmans et autres mouvances politiques qui s’expriment depuis les révolutions arabes.

Dans une ample partie de la conscience populaire arabo-musulmane, la charia continue de s’imposer comme la référence idéalisée de moralité et de justice sociale. Il est légitime qu’elle ait un rôle à jouer. Reste à savoir, bien sûr, comment les dirigeants l’interpréteront et l’appliqueront. C’est la véritable question. L’éventail des possibilités va de l’Arabie saoudite à la Tunisie de Bourguiba, qui, par une lecture propre du Coran, garantit aux Tunisiennes un statut semblable à celui des Européennes, hormis le mariage mixte et l’égalité dans l’héritage.

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